L’avenir dure Lacan

par Pierre Sidon

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Lacan est mort il y a trente ans. Il était psychiatre et a porté la discipline à un niveau d’avancement inouï. Pourtant elle dépérit. Que faire ?  

Il y a d’abord ce corps de doctrine, un savoir : la clinique. Et ce savoir est un dépôt, le reste d’une praxis : l’entretien au lit du malade. Osons un parallèle avec l’a-lchimie d’une psychanalyse – où s’épuise et se distille la source impétueuse de l’existence : le savoir psychiatrique n’eut pu se déposer sans l’opération de l’enfermement, sans que des malades fussent retenus, empêchés, entravés, sans que quelque chose de la palpitation de la vie se dissipe pour qu’advienne, à la place, un savoir. Ajoutons l’hypothèse d’un catalyseur : le postulat de maladie comme opérateur de séparation. Se produit un isolement, une extraction contribuant au raffinement et la pertinence de ce savoir. Complétons : ce savoir ne serait pas sérieux, s’il n’était corrélatif du serrage d’un Réel : le « hors discours » de ladite psychose. Or à l’ère de l’émergence du discours de la science, le Discours du Maître s’imprègne de la doctrine utilitariste. Le hors discours suscite alors, dans le corps social, une ségrégation[1] qui l’y réintègre : le Grand enfermement et ses édifications. Dans cette opération, que Lacan qualifie de « virage historique » [2], ce n’est pas tant que le corps du malade qui se dégage – puisque, sur son corps, rien ne se lit – que celui des psychiatres, né à son chevet.

Corps de savoir, corps des bâtiments, corps des psychiatres : que reste-t-il de cette demeure ?

En 1967 déjà, Lacan constatait un tarissement de la clinique depuis que sa paranoïa d’autopunition avait été rajoutée au « bel héritage du XIXe siècle » [3] : « la clinique traduit quelque chose, dans le sens de la compréhension ou de l’extension, je ne sais pas, mais assurément dans le sens de ce qui est, enfin, de ce qui devrait être la psychiatrie ». Quarante ans plus tard, la clinique du DSM a fait table rase du passé. Le Manuel anticipe même sur la disparition du psychiatre puisqu’il entend permettre à n’importe quel professionnel de faire un diagnostic.

La pratique, détournée de l’orientation vers le Réel qui avait prévalu jusqu’aux mécanicistes Clérambault et Guiraud, auxquels Lacan rend hommage, s’est, elle aussi, dissolue. Minée par le monstre épistémique « bio-psycho-social », il n’en reste, au mieux, qu’une assistance sociale sans tête agrémentée de psychothérapie et rehaussée d’une « distribution » hasardeuse de médicaments[4]. Les universitaires de la discipline, sérieux et appliqués quant à leur désir, ont pour leur part entrepris d’en solder les ruines sous la forme d’un « transfert de compétences » que la taylorisation devait permettre. Quant aux murs, désormais insituables puisque la contrainte à domicile instaure la psychiatrie portable, de quels échos affaiblis – des patients et de leurs psychiatres – résonnent-ils aujourd’hui ?

Savoir raréfié, débilité, bâtiments morcelés, déshabités, psychiatres égarés, déshabillés… Que reste-il de la discipline ? Et pourtant, Lacan prophétise encore, en 1971, à propos du rôle du psychiatre : «  [Le tournant historique] que nous traversons n’est pas près d’alléger cette charge ». Où est donc passée la psychiatrie ?

Si l’on ne peut plus la situer c’est qu’elle est partout. Le savoir ? C’est que tout le monde est dépressif, bien sûr. Les murs ? Mais c’est toute la société qui devient un asile-prison sur le modèle panoptique de Bentham ! Et les psychiatres ? Le peu qui restera bientôt apparaît, au vrai, bien embarrassé de son « service social »[5] en ce que celui-ci relève aussi de l’ordre public. Ils se rêvent en psychanalystes réfugiés dans une vacuole, selon l’expression d’Eric Laurent, détachés de toute responsabilité sociale, et usant des pouvoirs d’une parole qui résorberait le Réel sans reste. Le Maître déjà ne les écoute plus qui les a placés sous contrainte. Ironie : celle-ci n’est que leur propre message sous forme inversée, car le sens de l’antipsychiatrie, nous dit encore Lacan, c’est « la libération du psychiatre »[6]. Cette psychiatrie généralisée – par opposition à la restreinte d’antan -, qui est décomplexée de son ignorance, et émancipée des murs de l’asile, elle porte le nom de santé mentale et elle fonctionne déjà sans les psychiatres. Un corps de procédures les a remplacés un à un, comme les envahisseurs de la série télévisée puisque les mêmes parfois, de cliniciens se sont mués qui en Chef de service ou de pôle croulant sous la paperasse, qui en Directeur de l’Information Médicale, qui en Visiteur de la HAS, qui tout simplement en praticien codeur de diagnostics et suiveur de protocoles… Et règne en maître ce Moloch bureaucratique qu’on a vu croître et multiplier depuis vingt ans, dans les hôpitaux psychiatriques notamment, à la DGS et à-travers la machine évaluatrice. Le dernier grand rapport sur la psychiatrie française (Cléry-Melin, Pascal, Kovess) entendait promouvoir certains des futurs rares psychiatres au titre de « coordinateurs », leur assignant de régler de loin la circulation des affluentes cohortes dépressives. On est saisi de retrouver ici la définition de la santé mentale épinglée par Jacques-Alain Miller comme modalité du désir du Maître : « que ça circule ».

Et puis il y aura des exceptions, un reste de cette opération dépression : x, f(x)=dépression. Ce sont les accidents de ses traitements ou les effets des angles morts de la fonction, soit : x, f(x)=psychopathie. Il faudra les faire rentrer dans la machine soignante et cela incombera à l’expertise sur la dangerosité, psychiatrique ou pas, lit-on, expertise qui sera une branche de l’industrie florissante de la Sécurité. Celle-ci s’alliera à celle, dominante, de l’Assurance. Elément significatif : l’importation des échelles actuarielles, outil de l’industrie de l’assurance, en lieu et place de la clinique du passage à l’acte. Et là encore, disparition de l’acte clinique au profit d’un algorithme statistique.

Voilà quelle serait la fonction assignée au psychiatre dans ce dispositif dépression-psychopathie, comme auxiliaire de gestion des populations. Une ultime modalité, bien plus efficace, n’en doutons pas, que celles repérées en son temps par Lacan « pour se protéger de la rencontre avec le fou »[7].

Pourtant le praticien appliqué – et certes rétif aux procédures – ne pouvait manquer d’apercevoir l’échec préoccupant du projet à l’œuvre : persistance et aggravation du sentiment dépressif marqué par une perte généralisée des repères et du sens, sentiment d’inutilité, désespoir, rejet au/du travail, montée de symptômes nouveaux préoccupants : anorexie, addictions, multiplication des passages à l’acte. Ceux-ci suscitaient une incompréhension douloureuse à mesure que consistait la notion de monstre corrélative du déni de la nature humaine du crime. Au niveau du corps social, la montée des revendications aux particularismes locaux cachait mal un délitement généralisé du lien social. Enfin la crise financière témoignait de l’extension du mal à l’ensemble de la société.

Le mathème que nous lègue Lacan avec son Discours Capitaliste est ici d’un recours précieux. De quoi s’agit-il ? En court-circuit du discours courant (S1 S2), le sujet divisé, parce qu’il ne s’égale entièrement à aucune identification, est mis directement en relation avec une satisfaction (a). Celle-ci est prothétique, c’est un ersatz, un gadget : vous en rêviez, la science l’a fait. Les symptômes nouveaux s’en déduisent, la lassitude généralisée y trouve sa raison, la perte de sens, la montée du suicide et des martyrs… Quant à la crise financière, c’est la descente après la greed-is-good[8] party ! Et Jacques-Alain Miller en appelait publiquement enfin dans la presse au retour de la régulation par le Sujet supposé Savoir…

Le psychiatre lacanien reste concerné, il a les mathèmes et il est responsable. Il sait devoir rester un gardien du Réel irréfragable. Il est impliqué dans sa connaissance et sa protection au niveau singulier comme dans le social. Car il sait que toute tentative de dissolution de celui-ci, à l’instar du jeu de la science avec les forces de la nature, expose immanquablement aux catastrophes[9]. Et il peut prophétiser à son tour qu’il en ira de même avec toutes les tentatives prométhéennes de remaniement de l’homme qui tenteront de le débarrasser de sa divine imperfection : « Je suis presque le seul à enseigner une doctrine qui permettrait au moins de conserver à l’ensemble du mouvement son enracinement dans la grande tradition – celle pour laquelle l’homme ne saurait jamais être réduit à un objet », écrivait Lacan à son frère en 1953[10].  

La science produit cet effacement du Réel de la division subjective : elle forclot la castration[11]. L’effet produit est proche de plusieurs tableaux cliniques qui font florès : la débilité mentale, l’autisme et la paranoïa (Lacan évoquait l’holophrase S1-S2 à leur propos[12]). Mais aussi, pourquoi pas, la pétrification dépressive. Et bien sûr l’anorexie et les addictions. Ces symptômes ne témoignent-ils pas de la montée en puissance du Un-tout seul corrélatif de l’inexistence de l’Autre ?

Dans toutes ces situations qui intéressent le psychiatre, une certaine mobilisation reste souvent possible. A défaut, un respect du « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur »[13] s’impose. Mais ce n’est pas renoncer, comme l’indique la solution joycienne.

En tant que psychiatre à l’ère contemporaine, notre devoir est de parer une élimination rampante. Et pour cela de nous tenir sur ce bord des Discours du Maître et du Discours Analytique. C’est là une région du Réel. S’y maintenir est, comme tel, un art véritable. Ce qui, assurément, en vaut la peine. Il s’agira d’une psychiatrie plus digne et elle est nécessaire car non seulement l’avenir est-il lacanien, mais y a-t-il seulement un avenir sans Lacan ?

Alors la psychiatrie est morte ? Certes : vive la psychiatrie !




[1] Pour Lacan, la ségrégation témoigne de la prise dans un discours (Préface au Jacques Lacan d’Anika Lemaire, 1969.)

[2] Lacan, Je parle aux murs, Seuil 2011, p.14.

[3] Lacan J., Conférence « psychanalyse et formation du psychiatre », dite « Petit discours aux psychiatres », 10 novembre 1967.

[4] Comme le prophétisait encore Lacan le 16 février 1966 (Cahiers du Collège de Médecine, 1966, pp. 761 à 774.)

[5] Lacan J., Ibid.

[6] Lacan I., Ibid.

[7] Lacan, « Petit discours aux psychiatres »

[8] L’expression a été forgée par Ayn Rand, auteur d’Atlas Shrugged.

[9] Voir Jacques-Alain Miller, Cours l’Orientation lacanienne, leçon du 16 mars 2011. 

[10] Lacan J., Lettre du 7 avril 1953 à son frère, cité sur le site Œdipe.org

[11] Lacan, J. « Le savoir du psychanalyste », séance du 6/1/72, inédit.

[12] Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 215.

[13] Jacques-Alain Miller utilise l’expression « symptôme blocal » dans son article l’enfant et l’objet paru dans La petite girafe n°18, décembre 2003. Il s’agit de l’occurrence décrite par Lacan dans sa « Note sur l’enfant » à Jenny Aubry (Autres Ecrits, pp. 373-74) comme l’enfant ressortissant essentiellement du fantasme de la mère. L’adjectif résonne avec le célèbre vers de Mallarmé.