par Pierre Sidon

Coïncidence : quelques jours à peine avant la publication du rapport de l’IGAS[1] sur les « accidents en psychiatrie », nous avons rencontré cette situation dans notre travail :

M. K., est amené au CAC (Centre d’Accueil et de Crise) de l’hôpital psychiatrique par son éducateur car il soliloque, excité, semble anormal et harcèle son entourage, notamment au téléphone. L’infirmière qui le reçoit ne parvient pas à le montrer au psychiatre qui récuse la consultation au motif que le patient est alcoolisé. On les envoie aux urgences de l’hôpital général. Il y est reçu à 14 heures par le chef de service à qui il explique entendre des voix. Il avoue qu’il a bu deux bières avant 10 heures. Son état somatique ne présentant aucune contre-indication, il est réadressé au CAC pour avis psychiatrique. En fin d’après-midi, l’infirmière des urgences, qui a rappelé l’éducateur pour lui signaler un oubli de quelques effets, apprend que le patient n’a pas été hospitalisé. Le soir même, retour de M. K. aux urgences pour examen chirurgical suite à un passage à tabac ; patient accompagné cette fois-ci non plus de son éducateur mais des forces de police car il est en garde à vue. Il est accusé d’avoir, sur la voie publique, tiré une petite fille par le bras, geste qui a alerté les riverains qui se sont acharnés sur lui jusqu’à ce que les forces de police n’interviennent.

 

Nous nous entretenons avec lui le lendemain, aux urgences, après l’examen médical qui ne retrouve que des contusions multiples. Il est confus et incohérent et l’on recueille difficilement des propos épars qui font difficilement sens… à part un propos qui insiste : « un gars cherchait à joindre une petite fille sur mon portable », portable qu’on lui a volé… mais sur lequel il a reçu un appel de la mère du voleur. Celle-ci lui a dit : « – Laissez mon fils en paix ! » Et : « – Ma fille n’a que douze ans ! » Ces propos sont parfaitement énigmatiques pour le patient lui-même : « – Je ne connais pas sa fille ! », se récrie-t-il. Par ailleurs il n’a aucun souvenir de l’acte qu’on lui reproche ni d’avoir été passé à tabac. Ce seul élément solide car constant – la signification énigmatique des violences faites à une petite fille – semble lui venir des voix entendues au téléphone. Or leur attribution est floue et il lui a été impossible d’en interroger la logique avec ses interlocuteurs mystérieux. L’ensemble évoque un syndrome hallucinatoire acoustico-verbal autour duquel peine à se construire un délire structuré. Deuxième fait clinique : l’acte esquissé sur la personne de la petite fille selon les témoins. Nous ne pouvons pas ne pas en déduire le lien entre l’idée délirante et l’acte dont il est le décalque même. Et si l’idée est rapportée après l’acte, comment ne pas faire l’hypothèse qu’en réalité elle le précède, puisque la veille déjà il se plaignait d’entendre des voix ? Et par suite, que l’acte découle des voix. D’où l’hypothèse qu’il aurait été possible de prévenir cet accident la veille par un traitement psychiatrique adapté.

Cette affaire soulève plusieurs points d’interrogation quant à l’organisation des urgences psychiatriques. Mais plus fondamentalement, elle illustre le rejet croissant dont les patients sont l’objet, par la psychiatrie elle-même. Au moment où le dernier rapport de l’IGAS épingle – maladroitement – les manquements de l’hôpital psychiatrique en matière de sécurité, ce fait divers illustre qu’outre la sortie intempestive de patients dangereux, il y a aussi un problème d’entrée des mêmes patients à l’hôpital. Dans le cas qui nous occupe, l’expert, à qui nous avons transmis notre observation, a fini par demander une Hospitalisation d’Office, ce qui est d’ailleurs dommage concernant un patient initialement demandeur. Mais il s’en est fallu de peu que ne survienne, peut-être, un passage à l’acte. Nous y voyons l’illustration, malheureusement classique désormais, d’un processus de rejet des patients les plus graves, qui contribue à leur criminalisation.

Les syndicats de psychiatres se sont dressés comme un seul homme contre les soins sous contrainte, au motif de l’impossibilité dudit « risque zéro » et parce que les patients schizophrènes seraient « plus souvent victimes que coupables de violences ». Le rapport de l’IGAS semble, quant à lui, contester cette statistique. Mais l’argument statistique ne dédouane de toute façon pas de la responsabilité, surtout lorsqu’il s’agit d’un passage à l’acte. Nous ne comprenons pas en outre cette comptabilité loufoque qui entend racheter quelques coupables par un grand nombre de victimes. Qui plus est, la situation que nous décrivons est bien faite pour illustrer la stérilité, d’ailleurs signalée par le rapport de l’IGAS, de cette dialectique manichéenne là où il y a bien, au final, deux victimes au-moins.

La psychiatrie se fourvoie et perd sa raison d’être parce qu’elle aime la liberté de ses patients. Elle renie ses origines qui sont sécuritaires autant qu’assistantielles, et contribue à la destitution sociale des sujets les plus rétifs parce qu’elle se méprend sur le sens du mot de ségrégation, toujours considéré péjorativement. La ségrégation, pour Lacan, témoigne pourtant de la prise dans un discours[2]. La clinique psychiatrique classique et les hôpitaux psychiatriques, structurés comme des jardins à la française (et à l’allemande aussi), constituaient donc un discours protecteur de suppléance apte à contenir la liberté mortifère de certains sujets[3]. Dans notre époque caractérisée par la pluralisation et le délitement des modalités de ce qu’on appelle aujourd’hui le « vivre ensemble »[4], la psychiatrie achève de se dégoûter d’elle-même : elle ne veut plus de contrainte et n’est ainsi plus d’aucun secours pour ses patients en ne se distinguant plus de la psychothérapie, de la distribution aveugle de médicaments[5] et de l’assistance sociale. Le rapport de l’IGAS quant à lui, pensant bien faire, préconise l’usage des échelles de dangerosité psychiatrique américaines ou québécoises. On se référera à ce sujet, à l’analyse critique de notre collègue américaine Julia Richards[6] pour leur préférer l’art de l’entretien clinique, que n’enseigne plus la psychiatrie universitaire. Et l’on prônera, contre la mortification d’une société assurancielle qui bouclera tout le monde par sécurité, la force de la souveraineté de l’acte des professionnels. Il nous reste maintenant à reconstruire des institutions à la hauteur, mais il s’agit d’un enjeu de société dont dépend la liberté de tous.




[1] Analyse d’accidents en psychiatrie et propositions pour les éviter, LALANDE Françoise , LEPINE Carole , FRANCE. Inspection générale des affaires sociales, 31 mai 2011.

[2] Jacques Lacan, Préface au Jacques Lacan d’Anika Lemaire, 1969.

[3] Pierre Naveau, Les psychoses et le lien social, Anthropos, Economica, 2004.

[4] Jacques Lacan, Discours de clôture des Journées sur les psychoses, 22 octobre 1967.

[5] Jacques Lacan, « Conférence Psychanalyse et médecine », Lettres de l’Ecole freudienne de Paris, n°1, février mars 1967.

[6] Julia Richards, « Faits divers de la société américaine face à ses jeunes : du passage à l’acte à la psychopathie », revue Mental n° 21, octobre 2008.