Colloque de Libourne « Juger et punir les malades mentaux ? », 13 Mai 2011

Pierre Sidon

« Apprends-nous, Seigneur, à chercher la vérité sans anticiper le Jugement », prière de Saint Jules (Pape au IVe siècle)

Un assassin innocent

Je rencontre depuis 13 ans un sujet, 60 ans aujourd’hui, sorti à l’époque de l’hôpital où il avait été traité pour une forte dépression. Tous les traitements antidépresseurs (il les avait quasiment tous reçus), s’étaient montrés inefficaces, certains déclenchant même des secousses dans son cerveau ainsi qu’une agitation psychique. A sa sortie de l’hôpital, toujours suicidaire, il me déclara : « Personne n’est parfait, donc moi, finalement, j’ai assez peu de choses à me reprocher. » Je sus d’emblée à quoi m’en tenir. Il raconta l’incompétence et la violence des êtres qui avaient eu à s’occuper de lui : son père méprisant, sa mère indifférente, sa nourrice maltraitante, ses instituteurs incompétents, ses camarades puis collègues abuseurs – sans qu’il n’esquisse la moindre résistance. Bref : il était innocent, les autres étaient mauvais.

Il ne partageait pas l’avis de sa mère qui estimait que son père avait été l’homme qui lui fallait : elle avait eu quatre enfants de cet homme, un homme qui, pour sa part, n’en voulait aucun et qui, il y a quelques années s’était exhibé, se masturbant, devant la fille du patient.

Pour se protéger de la demande de l’Autre, il s’était fermé et pensait qu’il était « débile ». Il ne put apprendre ni travailler. Il s’en sortit en travaillant en duo dans le porte à porte. Avec les femmes, il était particulièrement dérangé : avec une il dormait armé d’un couteau sous l’oreiller, avec une autre, qui obtint à force un enfant de lui, il fut rapidement submergé d’idées homicides envers son enfant. Il choisit prudemment de les abandonner. Il reprit le travail en entreprise 6 ans auparavant pour des raisons économiques ainsi qu’animé d’un idéal de normalisation qui le mena finalement aux limites de la désinsertion. Lent, distrait, épuisé, laminé par la moindre remarque, en bute aussi à un management « moderne » dans une entreprise récemment privatisée, il refusa tout reclassement professionnel et fut licencié. Suivit une dépression profonde couronnée d’une tentative de suicide.

Il avait commencé de consulter des psychiatres quelques mois auparavant pour traiter sa dépression mais aussi comprendre ses idées homicides et un doute taraudant sur son orientation sexuelle. On se contenta de banaliser tout ça sans omettre de le bombarder d’antidépresseurs. On connaît la suite.

De tout cela il n’avait pas parlé lors de son hospitalisation. En l’écoutant se raconter, je retrouvai des images imposées de meurtre dès l’adolescence, visant sa mère. Devant ce tableau de psychose à peine masqué par la symptomatologie dépressive je prescrivis un traitement neuroleptique et arrêtai les antidépresseurs. Comme le recommande Lacan dans son Séminaire Les psychoses, je l’interrogeai en outre sur ses pensées, au moment de surgissement des images de meurtre, images dans lesquelles, par exemple, il découpait sa famille à la tronçonneuse, aspergeait sa fille de l’huile bouillante des frites ou lui fracassait le crâne à coups de marteau.

Il fit son profit de la question, et tandis que les images imposées de meurtre avaient reflué quelques jours plus tard, il me rapporta ceci : « – Hier soir, je me faisais des scénarios de suicide chez moi, et j’ai eu envie de le faire… en fait, là, en me souvenant de la question que vous m’aviez posée, je me suis rendu compte que c’était comme une voix qui me disait : – fais-le !  Pour ce qui est des images de mutilation, je ne sais toujours pas comment ça me vient », et il s’effondra en pleurs : « – Est-ce que je suis un criminel ? »

Son énonciation interrogative le dit : comme pour les idées de suicide, il y avait une part de lui, et une part hallucinée. La part hallucinée répondait à son inconscient fautif, non reconnue et attribuée à l’autre, d’où l’innocence : « après tout, commenta-t-il, pourquoi devrais-je payer pour les fautes de ceux qui se sont mal occupés de moi ? »

Peu après, il rapportait une séquence nocturne angoissante tandis qu’il repensait à ses « échecs » : il se dit qu’il serait si facile de se suicider, puis une idée lui vint : « – plutôt pousser quelqu’un sur les rails du métro. », idée qu’il avait déjà eue sur le quai. Il me dit : « – Imaginez que vous êtes devant les rails du métro et moi derrière : j’ai eu peur d’avoir à le faire. » On appréciera, à ce propos, la nature menaçante du transfert.

J’obtins qu’il soit reconnu en invalidité et l’ai reçu toutes les semaines pendant des années puis tous les quinze jours. Il prend sans faillir ses neuroleptiques. Alors qu’il n’avait jamais rien appris, il a réussi, tout seul, à devenir un bon pianiste. Il a pu aussi entretenir à distance une relation à une femme – il a résisté à ses demandes de vivre ensemble -, mais cela ne l’a pas empêché de connaître à nouveau des tentations homicides sous forme de pensées imposées à chaque fois qu’il cède à ses demandes d’amour ou qu’ils partent en vacances ensemble. Tel Sisyphe, il faut sans cesse être présent pour le protéger. Il se perçoit parfois comme un monstre mais l’innocence domine la plupart du temps, à l’instar de l’épisode récent où, me rapportant l’actualité du pousseur du RER A il me lance : « – Mais où va-t-on Docteur ? Je n’ai pas le souvenir qu’à mon époque des choses pareilles existaient ! » C’est justement cette innocence qui le protège de l’effondrement qui le menace par ailleurs lorsqu’il vit ses hallucinations homicides. Ces deux moments ne coexistent pas mais se succèdent en lui sans que jamais aucun lien ne puisse les relier : il dit d’ailleurs qu’il a l’impression d’avoir une double personnalité. La psychanalyse, en tant que pratique qui opère sur le refoulement de l’inconscient est, dans ce cas, sans objet, ce qui ne veut pas dire qu’un psychanalyste ne puisse et donc ne doive le prendre en charge. Et c’est ce que nous faisons donc, sans plus d’espoir mais sans rougir non plus du résultat préventif, nous semble-t-il, obtenu.

Le métier de psychiatre

Le métier de psychiatre, comme on disait avant, se situe sur la limite qui sépare la thérapeutique et l’ordre public. Et il n’y a pas d’autre profession qui se tienne sur cette limite que l’histoire a tracée : le psychiatre est le seul professionnel dédié à protéger à la fois les malades et la société.

Mais le métier de psychiatre, c’est d’abord en matière d’expertise psychiatrique que sa disparition s’annonce car c’est la clinique du passage à l’acte qui pâtit, la première, de la lâcheté qui menace la profession. Pourquoi la question du passage à l’acte est-elle indissociable de la question de la psychose ? Pas seulement pour les raisons historiques. Un collectif de psychiatres rappelle que les malades mentaux sont plus victimes que coupables de violences. Sûrement. Les mêmes rappellent la folie d’une politique de prévention totale du passage à l’acte. Evidemment, et c’est vrai pour toute prévention. Enfin ils affirment que les psychotiques représentent un pourcentage infime des condamnés. Bien sûr, et connaissant la faible proportion d’expertises réalisées au pénal et la façon dont elles se vouent à éviter le diagnostic de psychose, synonyme d’irresponsabilité, cela n’étonne pas. Mais lorsque l’on découvre le pourcentage faramineux de psychotiques – au-moins 30 % – retrouvés dans les études cliniques menées en prison, on se demande comment ils y sont entrés… Ce collectif de psychiatres récuse encore le rôle des psychiatres en matière d’ordre public, rôle qu’ils considèrent comme incompatible avec lesdits « soins ». Mais s’il y a en effet peu de criminels chez nos patients, qui sait combien il y a de malades parmi les criminels ? Et peut-on récuser tout rôle de prévention au prétexte que les cas à risques sont rares ? Que dirait-on d’un chirurgien qui serait passé à côté d’une occlusion au prétexte qu’elles sont plus rares que les gastros ?

La psychose et le passage à l’acte ont partie liée à la liberté et à l’affranchissement : « l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté. » indique Lacan (« Propos sur la causalité psychique », Ecrits, p. 176.) Et c’est pourquoi l’on ne peut raisonnablement écarter, de principe, la place de la contrainte dans le soin, à moins de préférer que cette contrainte n’ait lieu en prison… La majorité, silencieuse, des psychiatres n’est d’ailleurs pas opposée au principe de l’hospitalisation ni à celui de la contrainte. Mais l’opposition de principe à toute contrainte est si peu sérieuse qu’elle ne peut produire, en tant que discours hystérique, qu’un renforcement de la politique sécuritaire néfaste qu’elle prétend dénoncer, ainsi que l’abandon de ceux qu’elle prétend défendre. C’est la limite de la psychiatrie humaniste. Dans son livre Les psychoses et le lien social, Pierre Naveau affirme que « le problème que pose la psychose est (…) celui de l’absence de lien social. » Ce lien social qui, au mieux, lui est superfétatoire, au pire persécutif, ce pourquoi il est, dans le social soit objecteur, soit réformateur.

Car ce qui fait lien social pour l’être humain, c’est la nécessité d’en passer par l’Autre, de demander, pour y prélever ce qui lui manque. Ce lien est pétri de malentendu et nous sommes donc tous seuls les uns les uns avec les autres dans une illusion de communication. A l’exception de certains, objecteurs à cet ordre et satisfaits dans la solitude subjective qu’ils maintiennent à toute force – le cas de notre patient.

Comment faire avec ces sujets objecteurs du lien social ? Si le passage à l’acte pose cette question de la manière la plus aigüe qui soit, la psychiatrie expertale y répond aujourd’hui de la manière la pire qui soit.

L’expert et l’avenir de l’homme

La psychiatrie expertale détourne son regard du réel de la clinique. Elle y parvient en écartant d’un revers de main la symptomatologie, qualifiant par exemple le délire d’imaginaire voir – l’ouvrage de Francesca Biagi Le cas Landru. Et elle substitue un mystérieux et effrayant diagnostic qu’elle a forgé, ledit « pervers narcissique », à la place de celui, classique et argumenté, de psychose. Elle se fait ainsi l’opérateur de l’incarcération de psychotiques graves et s’exonère de sa propre responsabilité en décrétant celle de ses patients. Et là encore, l’argument statistique sert la lâcheté de l’éthique.

La psychiatrie expertale, en ne parvenant pas éclairer la conjoncture de déclenchement du crime et la structure sur laquelle il s’est produit, non seulement aggrave la peine en faisant consister la figure du monstre et de « l’homme dangereux des positivistes » selon l’expression de Robert Badinter (Journal Le Monde, 27 novembre 2007) mais concourra à l’avenir à la perpétuité de la rétention de sûreté des fous criminels par sa participation à l’évaluation de la dangerosité. Car si, comme leur lançait Maître Jean-Yves Le Borgne à la Maison de l’avocat en octobre dernier : « il est rare que vous mordiez la main qui vous nourrit », des experts avouent eux-mêmes publiquement leur difficulté à résister à la pression des Juges et du public lorsqu’il s’agit de défendre l’irresponsabilité pénale.

La psychiatrie expertale déterminera, si l’on ne l’amende, l’avenir funeste, non seulement de la psychiatrie mais aussi de la société dans son ensemble. Elle constitue une occurrence remarquable de la fin du courage, selon l’expression cinglante de Cynthia Fleury, le courage de faire avec le réel, celui dont témoigne en particulier la psychose. Car aujourd’hui l’on assiste à son élimination, à commencer par l’effacement de son nom. Il s’agit d’ailleurs, notons-le, du même processus que celui caractéristique de la paranoïa : celui d’une idéalisation complète. Se pourrait-il que la paranoïa parvienne à effacer son propre nom dans le social ? Elle y est déjà parvenue dans les classifications psychiatriques. Ce processus d’effacement passe en tout cas d’abord par la promotion de symptômes au rang de maladies, soit d’effets pris pour la cause : dépression ou bipolarité en cas de troubles de l’humeur, psychopathie devant les troubles délictueux non crapuleux, addictions… alors que tous ces éléments ne sont bien souvent que des manifestations du lien social défait de la psychose. L’étape d’après dans ce processus, c’est l’installation d’une évaluation quantitative de la dangerosité à la place de la clinique des symptômes : un chiffre à la place des lettres… L’expertise, nous indique Véronique Voruz, est une pratique au principe de la forme de gouvernement libéral (Revue Mental n°21, 2008) : « l’expertise est le mode de savoir corollaire du gouvernement par le risque (…) L’identification, toujours plus « sophistiquée » des facteurs de risques donne lieu à son tour à des calculs de probabilité infinis, visant à substituer au jugement non quantitatif des professionnels tels que les juges, médecins, travailleurs sociaux, psychiatres etc. » Nous pensons, pour notre part, que la société des experts n’appartient pas exclusivement au registre politique de la droite, bien au contraire : elle appartient au Discours de l’Université qui fleurit sur les ruines du déclin de la souveraineté de l’acte, qu’il soit politique ou même de juger (voir notre note sur le site de la SARP à-propos de M. Pierre Rosanvallon : http://forumdespsychiatres.org/index.php?option=com_content&view=article&id=729:pour-le-peuple-valuation-et-transparence&catid=79:has-ex-anaes&Itemid=37). L’expertise, faute de pouvoir déchiffrer le réel, ce qui ne se peut pas, prétend pouvoir le chiffrer.

Ségrégation ou élimination

La conséquence en est une disparition de tout discernement dans le jugement, phénomène qui affecte la civilisation dans son ensemble. Pour ce qui nous intéresse, le traitement, les soins et l’attention nécessaires à nos sujets en rupture de ban avec le social, sont mis à mal. L’ensemble concourt à une marginalisation irréversible, à perpétuité et dès la petite enfance comme nous promettait le député Jacques-Alain Bénisti : c’est l’enfant qui fait peur, selon l’expression de Catherine Lacaze-Paule ce matin. Et cette mise à l’écart prélude à une élimination définitive des sujets en difficulté. Dissipons ici un malentendu commun : il ne s’agit pas d’un processus de ségrégation, car la ségrégation est « effet de discours » (Lacan, Préface au Jacques Lacan d’Anika Lemaire, 1969) et ici l’utilitarisme contemporain joue de complicité avec l’aspiration à la liberté de certains sujets pour concourir cyniquement à leur désinsertion sociale. Ce pourquoi il nous semble que l’acte d’enfermer est parfois le seul remède pour parer l’effacement de certains sujets. Lacan nous indique d’ailleurs que c’est bien « le refus de la ségrégation » qui « est naturellement au principe du camp de concentration » (Ibid), où le « naturellement » évoque le rejet corrélatif de la culture.  Nous préférons donc utiliser le mot de déségrégation qui qualifie, pour Lacan, le Discours de l’Université (Ibid).

Nous n’avons, pour notre part, aucune opposition de principe à l’humanisation que produit le châtiment dans le droit commun, y compris dans la psychose : certains sujets souffrent d’ailleurs le martyr d’un non lieu qui les exclut à perpétuité de la communauté des hommes – le cas célèbre d’Althusser… Mais si le sujet, comme si souvent, ne peut rien reconnaître non seulement de sa responsabilité mais même de son acte ? On voit mal dans ce cas l’objet d’une peine d’incarcération dans les conditions déplorables actuelles que l’on connaît : le plus souvent sans soins mais pas sans maltraitance. On nous dit que les familles des victimes seraient apaisées par le procès ? C’est sans compter sur la douleur renouvelée de l’absence d’une résipiscence authentique ou même d’un exposé de ses motifs par le criminel lors du procès. Mais le pourrait-il qu’il n’aurait pas commis son crime…

Le courage, nous indique Cynthia Fleury, n’est pas « ignorer la peur » (La fin du courage, p.19) mais bien plutôt « la vivre ». Et pour cela apprendre à calculer le prix du non-courage. Quel est le prix du non-courage qui consiste à éliminer la psychose ? C’est éliminer avec elle, le lien social des religions, le génie créateur des mathématiques et des arts, la pénétration mélancolique des philosophes, l’imagination réformatrice de la politique, la force insensée de résister, etc. Car la psychose paranoïaque, c’est l’affranchissement, la force, le courage, l’originalité, la création… La psychose paranoïaque c’est l’homme et sa limite, inéliminable à moins que « l’humanité [n’]achève de se dégoûter de l’espèce humaine » ainsi que l’écrivait Jacques-Alain Miller (A propos du film Avatar, Le Point du 25 février 2010).

Mais il y a évidemment un envers de ces vertus et la question qui se pose est donc bien celle de faire avec… l’humanité. Car à l’ère de la pluralisation des idéaux, à chacun sa norme, norme qui est le nouveau « droit à la jouissance » qui s’annonce. C’est ceci qu’indiquait Lacan en prophétisant la montée au zénith de l’objet a dans la civilisation. Mais quoi de plus clair en fait que la science a mis cet objet dans la poche de chacun, pour paraphraser ce que Lacan indiquait du rapport du psychotique avec l’objet, chacun se trouvant donc, dès lors, « sans le secours d’un discours établi » (Lacan, « l’Etourdit », Scilicet n°4, 1973). C’est donc dire que « tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant » (Lacan Ornicar ? 17-18, 1979).

Or si cette vacillation de l’efficacité du symbolique (Lévi-Strauss) laisse le champ libre aux pratiques du « tout chiffre », elles constitueront un trou noir de la civilisation aspirant toute l’activité humaine dans une auto-évaluation épuisante. C’est ici que se situe précisément notre lâcheté et un risque corrélatif d’élimination eugéniste. Entre la nostalgie réactionnaire des idéaux et le chiffrage insane qui les remplace, il nous reste la voie étroite de la conversation pour nous orienter sur le réel et parer le négationnisme évaluatif. Qu’est-ce à dire ? Que malgré l’illégitimité de toute norme, la clinique continue d’être possible à la condition que ce ne soit plus la clinique – avec ses grandes catégories – mais bien le récit singulier des cas, de ses solutions inédites face au réel: faire des a-normaux la norme. Il nous faut donc, en ces temps de confusion accélérée, instaurer et tenir une conversation clinique permanente dans toutes les disciplines et activités humaines, une conversation seule à même de tempérer le réel contemporain déchaîné et continuer de faire cas de chacun, de chacun comme un cas rare, de tout-un-chacun comme un inclassable de la clinique.