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Encore une critique des dérives de la psychiatrie américaine ?! Oui, mais celle-ci provient d’un professeur de lettres anglaises lecteur de Foucault et Lacan ; et fut best seller en 2007. L’auteur a pu accéder aux archives de l’Association Psychiatrique Américaine et a interviewé le rédacteur du DSM III, le psychiatre Robert Spitzer. Construit autour de l’exemple jugé paradigmatique de la médicalisation de la timidité, il examine les questions du diagnostic, de l’anxiété, de la marchandisation et des impasses de la médication de l’existence. On peut être initialement rebuté par l’approche foucaldienne de la question du diagnostic par l’auteur qui, faute de connaître l’hommage de Lacan aux mécanistes, jette Kraepelin avec l’eau du DSM.

 

La suite dessine un tableau clinique autrement convaincant, celui de la psychiatrie contemporaine à travers les tribulations d’une bande de pieds nickelés réécrivant la clinique dans leur cuisine. L’objectif : enrayer l’explosion des coûts de l’assurance maladie. Le scenario, genre Burn after Reading : un personnage simple mais peu scrupuleux se retrouve à la tête d’une entreprise loufoque, Bouvard et Pécuchet de la psychiatrie tendance Robert Hare (« without conscience »), psychanalyste reichien raté, mais traversé de la puissance orgastique d’avoir «révolutionné», avec le Manuel, la psychiatrie américaine et mondiale et balayé au passage quelques psychanalystes (on pense, chez nous à des personnages tels un Falissard ou un Thurin placés de même au devant de la scène dans le rôle du « nettoyeur »). Le résultat est connu, notamment quant au coût, quant à la clinique et à la psychanalyse aussi. On suit aisément l’auteur qui montre l’industrie pharmaceutique parfaitement opportuniste profitant de l’acte manqué de la psychiatrie américaine et l’on en déduit que la traduction du titre en français met par trop l’accent sur une interprétation complotiste là où finalement, ce qui se dessine, c’est bien plus la décrépitude de l’art psychiatrique, celui du diagnostic justement. De ce point de vue là, s’il ne néglige pas le rôle joué par la faiblesse d’une psychanalyse au tranchant émoussé par sa relecture aux fins de réadaptation sociale – et l’on lit, en filigrane, la critique lacanienne de l’egopsychologie -, l’auteur manque l’interprétation du symptôme social en question. Car d’entre tous les symptômes promus par le DSM, la tristesse et la timidité semblent avoir fait florès : symptômes négatifs qui dessinent en creux l’idéal de la psychiatrie contemporaine : celui d’un sujet désinhibé, exalté, détaché, libre : tout le contraire de la psychiatrie kraepelinienne justement… Et si ceci expliquait, finalement, le curieux choix de Bob Spitzer pour représenter, au-delà de l’APA et de la psychiatrie américaine, la psychiatrie contemporaine ?

Pierre Sidon