Pierre Sidon

Extrait de la Charte de déontologie du groupe France Telecom, à la rubrique « Conflits d’intérêt » :

« En tant qu’administrateur ou collaborateur, j’évite de me trouver confronté à des situations dans lesquelles mes intérêts personnels (ou ceux de personnes physiques ou morales auxquelles je suis lié ou dont je suis proche), sont contraires à ceux des entités du groupe. Si je ne peux éviter pareille situation, je dois me déterminer en toute conscience et en toute loyauté à l’égard du groupe et en informer ma hiérarchie ou le responsable des ressources humaines ou, si je suis administrateur, le président du conseil d’administration de l’entité concernée. »

On apprenait dans le journal « 20 minutes » du 18.09.09 que le cabinet STIMULUS CONSEIL était sur les rangs pour réaliser un audit préalable aux négociations sur le stress en cours après les suicides à France Telecom :

« Les syndicats doivent d’abord choisir entre trois cabinets proposés par la direction et chargés de mener un audit national qui servira de base aux négociations. Il s’agit de Secafi Alpha Conseil, proche de la CGT, selon un syndicat, Technologia, qui a déjà travaillé avec Renault sur la question des suicides au technocentre de Guyancourt, et Stimulus, qui travaille déjà avec France Télécom et donc jugé proche de la direction. »

« Proche de la direction » ? L’expression est faible. Car si l’on en croit le site de STIMULUS , France Telecom serait leur client en matière de « gestion du stress ». Selon le site www.observatoiredustressft.org, le cabinet STIMULUS conseille effectivement France Telecom et y organise des formations de « gestion du stress ». STIMULUS CONSEIL serait donc ici tout simplement juge et partie. « Créé en 1989 par son actuel dirigeant, le Docteur Patrick LEGERON, lit-on sur le site du cabinet, le cabinet de conseil STIMULUS possède une expertise reconnue dans le domaine du stress en entreprise : stress lié aux contraintes et exigences du travail, aux changements organisationnels, aux relations difficiles, aux agressions et à la violence. (…) Les consultants de STIMULUS sont tous des médecins psychiatres ou des psychologues formés aux sciences du comportement et à la psychologie cognitive. Ils ont un parcours important dans le domaine médical et/ou psychologique et possèdent une solide expérience de l’entreprise. Les intervenants de STIMULUS sont tous membres actifs de l’AFTCC (Association Française de Thérapie Comportementale et Cognitive).»

L’irrésistible ascension du Dr Legeron

Le Dr Legeron, en plus d’être le prolifique auteur que l’on connaît (nombreux ouvrages sur le stress, notamment en association avec le célèbre Dr Christophe André) et le chef d’entreprise dynamique que l’on devine, s’était vu confier une mission d’expertise par le Ministre du Travail, à l’époque Xavier Bertrand, à l’origine d’un rapport remis en mars 2008 dans lequel on pouvait lire notamment : « …nous pensons que privilégier l’observation des faits relatifs à des concepts précis et selon des méthodes scientifiquement éprouvées est la meilleure façon d’établir, dans notre pays, un consensus minimum sur la reconnaissance des risques psychosociaux ramenés à des faits et sur leur mesure objective… »

 

Une mesure objective ? Voilà peut-être le problème de STIMULUS CONSEIL : les trop grandes rigueur et prudence scientifiques du spécialiste l’auront-elles retenu d’agir avant que la taille de l’échantillon ne devienne statistiquement significative ? Quelques suicides, était-ce probant au regard du nombre de 12000 suicides par an en France ? Ainsi le rapport Legeron avançait-il neuf propositions d’actions au rang desquelles celle-ci :  » Recenser les suicides de salariés au travail et procéder à une analyse psychosociale de ces suicides (« autopsie psychologique ») »

Or en matière d’observation des faits, il se pourrait bien que l’on puisse aujourd’hui « mesurer » précisément l’efficacité du cabinet STIMULUS CONSEIL au sein de France Telecom, mesure qu’appelait justement de ses voeux le rapport Nasse-Légeron : « le consensus est bâti, à la base, sur la constitution d’une information statistique scientifiquement organisée et expérimentalement éprouvée de sorte qu’elle soit aussi peu que possible contestable ». Bien sûr il ne viendrait à l’idée de personne de verser au compte de l’attrait du cognitivo-comportementaliste pour la méthode expérimentale, la production accélérée de ces suicides. Un précédent troublant toutefois : le fameux rapport de l’INSERM sur l’autopsie psychologique paru en 2005 dans lequel nous relevions, à l’époque, la préférence de l’expert pour « l’examen » post-mortem par rapport au dialogue au lit du malade (dit « peu contributif » au décours d’une tentative de suicide) (Commentaire paru sous le titre Urgences autopsie dans L’anti livre noir de la psychanalyse, Le Seuil, 2006).

Au chevet de France Telecom

Interviewé sur la radio BFM le 16.09.09 (On peut l’entendre et en lire un digest presque complet ici , ou lire l’interview du JDD du 13 septembre dernier), le Dr Légeron livrait en substance que : c’est la faute des suicidés : c’est bien connu, ils contaminent leurs collègues -et M. Lombard ne dit pas autrement lorsqu’il évoque de « contrôler la contagion » ; c’est la faute aux français : y’en a quand même douze mille qui se suicident par an ; c’est la faute à la presse : qui s’intéresse surtout aux grandes entreprises, aux « fleurons » de l’industrie française, alors que, il peut nous le dire : il y en a dans d’autres entreprises, grandes et petites où il (le suicide) est mieux « géré » ; c’est la faute au gouvernement : « – Je l’avais déjà dit en 2007 quand le ministre du Travail actuel m’avait approché, je disais que les spécialistes étaient quand même impressionnés par le silence assourdissant des pouvoirs publics, qui ne disaient rien, et qu’il était temps que les pouvoirs publics se mobilisent… » ; c’est la faute aux pouvoirs publics : le suicide, c’est un problème de santé publique ; c’est la faute à la crise financière : l’OMS avait prévu une épidémie de suicides à venir en 2009.

Or à l’invite (non transcrite) du journaliste « On va pas parler du cas particulier France Telecom, je n’ai pas d’informations sur le cas de France Telecom, je ne sais pas si vous en avez, on va parler du suicide en général », le Dr Legeron omet d’évoquer sa collaboration avec l’entreprise : trop de modestie du « grand spécialiste » ou léger manque de réflexes aux stimuli ? Quoi qu’il en soit, on comprend mieux le titre de BFM : « Les suicides au travail en France : un grave problème de santé publique ». Un problème de santé publique, soit : pas le problème de France Telecom ou encore moins de STIMULUS CONSEIL. Dans l’interview au JDD, le Dr Legeron affirme aussi : « Les scientifiques évaluent qu’une cinquantaine de facteurs interviennent lorsqu’une personne met fin à ses jours. » Et puis : « le scandale (entendre : le vrai) c’est qu’on est aujourd’hui capable de comptabiliser le nombre de cas de grippe A, mais pas les victimes du stress au travail. » Le Dr Légeron nous aide à pointer les vraies causes de ce phénomène. N’est-ce pas, au fond, ce que l’on peut attendre d’un authentique homme de science ?

Au fait, connaissez-vous, en médecine, ce syndrome chez les enfants, qu’on appelle de « Münchausen par procuration » ? Hélas ! Comme le déplorait lui-même le Dr Légeron lors de la présentation de son rapport le 5 février 2008 : «En France, le « pollueur » n’est pas payeur»