Les Marranes sont-ils nostalgiques ?

par Hervé Bokobza 

Prologue : notre expérience de la V2 de l’HAS 

" La V2, Il y a deux ans, c’est le « temps de la restitution » en   présence de toute l’équipe, les accréditeurs nous ont transmis leur « notation », il me reste comme responsable de l’institution à conclure :
« Mesdames, Messieurs, chers collègues
Tout d’abord un grand merci à toute l’équipe de St Martin et particulièrement à notre directrice pour avoir accepté de se soumettre à cette redoutable épreuve de l’accréditation.
Merci  à tous d’avoir accepté des contraintes étrangères à notre fonctionnement habituel. Merci à tous d’avoir fait l’effort gigantesque d’une lecture d’un langage administratif abscond et coupé de votre engagement quotidien. Mesdames Monsieur les experts visiteurs vous m’avez confié combien vous vous étiez senti bien accueillis. Apprenez que pour nous le principal critère d’évaluation du bon fonctionnement d’une institution est justement à repérer dans ce champ : celui de l’accueil de l’étranger , de l’étrange, de l’inconnu ; c’est le principal indicateur, pour reprendre votre terminologie, de la créativité indispensable à notre discipline avec cette fonction essentielle d’empathie et de respect de la singularité de l’autre. Nous pourrions, vous auriez pu en rester là. Qui plus est comme vous l’avez je l’espère entendu il est bien plus difficile de vous accueillir que d’accueillir le malade mental le plus gravement atteint. Vous êtes venus  essentiellement pour évaluer nos pratiques professionnelles. Et pourtant nous n’avons pas eu le loisir de vous exposer l’essence de notre projet. Kafka n’est pas loin. Notre projet de soins repose sur l’évaluation permanente de nos pratiques.

" Chaque institution crée ses codes, ses procédures, ses protocoles ; ils constituent sa trame existentielle, ils dessinent le cadre de travail, essentiel au repérage des contre attitudes négatives ou pathogènes ; ils permettent de lutter contre les dérives d’un fonctionnement  terrain vague ou à l’inverse d’un fonctionnement machinique ; mais ces constituants ne vous intéressent pas car ils ont pour objet de lutter contre l’homogène, la standardisation ou la stigmatisation. Pas d’étalonnage mais justement la mise en place d’un dispositif institutionnel à même de rendre compte de la spécificité de chaque soin,  de l’écart qu’il y a entre le protocole et la spécificité de chaque prise en charge ; c’est de l’hétérogène que surgit l’espace créatif dans tout collectif de soins. Or vous souhaitez juger la qualité de  l’homogène.

Pour revenir à votre cotation, je trouve inacceptable cette série de C qui viennent sanctionner l’EPP, c’est tout simplement la preuve évidente d’une concordance impossible car tout simplement votre objet n’est pas le notre. Vous avez eu l’outrecuidance de nous dire que le C vient dire qu’il ne faut pas nous endormir sur nos lauriers ; mais nous ne vous avons pas attendu pour évaluer notre travail ; vous avez également émis l’idée que nos devrions envoyer des personnes se former à la notion de qualité c’est-à-dire former des personnels à une meilleure connaissance de l’attente de l’HAS, à mieux savoir remplir les cases, mieux savoir comprendre vos items, mieux savoir comment accepter l’encerclement , l’affadissement, l’expropriation imposée par l’HAS de nos expériences, tout simplement de notre position de soignant avec tout ce qu’elle comporte de créativité, de subjectivité et d’effort de pensée.

Avant votre visite j’émettais deux hypothèses :
– soit il existe une rencontre possible entre deux langages en apparence distincts pour trouver un terrain commun.
– soit cette rencontre est impossible et il s’agirait alors de tenter de nous arracher, de nous détacher, de nous expulser de notre langue afin quelle disparaisse dans les méandres de la standardisation, dans les critères de certification ou autre validation.

Ces quatre jours passés en votre compagnie viennent hélas  étayer d’une manière éclairante la deuxième hypothèse. En ce sens la V2 est une colossale machine bureaucratique intrusive, malveillante et destructrice ; vous vous faites les agents d’une œuvre qui entame le projet de soin qu’une équipe doit élaborer patiemment, en toute indépendance et qui doit avant tout lui appartenir. Et pourtant m’avez-vous dit nous aurons sûrement un bon rapport. Merci, mais que m’importe aujourd’hui.  Avant votre arrivée j’étais déterminé, serein et inquiet. Aujourd’hui je suis déterminé, serein et très inquiet pour l’avenir. Je vous remercie et bon retour »

Maîtrise, transparence, homogénéité sont devenus les maîtres mots

Orchestrés comme un véritable rituel c’est la mise sur le marché d’un immense et tragique processus de colonisation mentale à même de nous transformer en technicien de la santé mentale. Pour cela le fer de lance est l’Evaluation des pratiques professionnelles, appuyée sur les conférences de consensus dont chacun reconnaît l’extrême indigence ; La scène de l’évaluation, qu’elle prenne les allures de l’accréditation, de la démarche qualité ou autre évidence base médecine (EBM) est la scène d’une véritable propagande qui nous convoque tous à l’adoption d’une véritable novlangue, d’un style anthropologique dont nous devrions emprunter les voies lexicales. Pour accréditer cette exigence sociale nous sommes confrontés à une offensive de grande ampleur qui exigerait de nous une véritable conversion, un véritable déni de notre histoire, nous voici à l’époque des RSS : rituels de soumissions sociale. C’est ce j’ai ressenti vivement lorsqu’il y a quelque mois j’ai commencé à remplir les questionnaires de la VAP. Un nouveau pas était franchi. Je devais coter de 1 à 4 la relation du patient au soignant et de 1à 4 le comportement du patient. Littéralement pris de tremblements des mains au moment d’apposer le premier chiffre, je crus entendre, étouffé par l’angoisse, comme une litanie effrayante, l’expression : conversion hystérique. Mais naturellement cela ne pouvait être de l’hystérie puisque l’hystérie a été excommuniée du langage psychiatrique. Elle a disparu de la nosographie depuis le DSM ; c’est dommage mais c’est ainsi; nous sommes tous des convertis à la disparition de la conversion hystérique ; quelle prétention, quel toupet de vouloir ramener du fin fond de pauvre conscience inconsciente du désuet, du passéisme, de l’histoire ; il ne restait plus que la conversion, toute seule, nue, crue et persécutrice. Une conversion douce, en apparence dépourvue de barbarie. Une conversion perverse car elle tente de nous compromettre dans le processus de notre propre exclusion. Une conversion brutale car elle nous impose un chantage insupportable : obéis et tais toi, obéis ou meurt ou disparaît. Elle s’impose comme une injonction capitale pour la survie.

Comment et avec qui puis je prendre appui pour comprendre, pour résister, pour inventer ? Que faire de ce conflit de loyauté envers moi-même et mes patients ? Puis je me cacher pour continuer ? Dois-je me cacher ?
J’ai trouvé dans l’histoire des marranes matière à une construction soutenant mes points d’impasse et de butée et je vais tenter de vous restituer ce début de travail de recherche.

Marranes de la psychiatrie ?

Le marranisme  (du mot porc en espagnol) est sans doute un moment paradigmatique des juifs de tout temps confronté  aux persécutions: Se cacher pour survivre va au delà d’un accident historique puisque déjà Abraham, le premier des juifs s’est introduit à la cour des pharaons en faisant passer Sarah, son épouse pour sa sœur.
Les marranes sont des juifs vivant dans la péninsule ibérique que l’Inquisition espagnole commencée à la fin du 14ième siècle pour atteindre son apogée à la fin  15ème siècle obligea à se convertir au christianisme. Faute de quoi ils étaient condamnés très rapidement à la mort ou à l’exil.
En 1391, les royaumes espagnols furent le théâtre de « baptêmes sanglants »qui virent de nombreuses conversions forcées de Juifs sous la pression de pogroms populaires. En 1492 les rois catholiques expulsèrent tous les Juifs d’Espagne, mesure sans précédent à l’origine de la Diaspora sépharade. Seuls restèrent les convertis ou ceux qui acceptèrent de le devenir.
le phénomène du marranisme, fut porteur d’une mémoire secrète, souterraine, cachée, malgré la disparition des synagogues, des textes, et l’impossibilité de suivre les rites. Les marranes, accusés de « judaïser en secret » gardèrent, pour certains d’entre eux, la mémoire de leurs origines.
Revenons à nos fiches : Après tout qu’importe de les remplir. Il y aurait pas de mal à faire semblant .Après tout les fiches sont anonymes ; je réponds à la demande publique et en privé je continue à travailler comme auparavant ; je peux même constituer  un double dossier ; ni vu ni connu ; vie privée vie publique ; je sauve l’essentiel.
Effectivement à chaque fois que la persécution menace , le débat s’ouvre de façon répétitive pour savoir jusqu’à quel point il est licite de se faire passer pour ce que nous ne sommes pas afin de préserver ce que nous pensons devoir être.( Winter).
Appuyons nous également sur Spinoza. Génie du marranisme, Il vient en rupture de la tradition philosophique Il est l’auteur de référence souterrain des Hegel, Kant, Nietzsche et d’autres encore. Freud déclare que l’œuvre de Spinoza a créé le climat propice à l’invention de la psychanalyse, Lacan le considère parmi les plus grands. Fils de marranes portugais il déclare :
« Que la haine des nations soit très propre à assurer la conservation des Juifs, c’est d’ailleurs ce qu’a montré l’expérience. Quand un roi d’Espagne contraignit les Juifs à embrasser la religion de l’Etat ou à s’exiler, un très grand nombre devinrent catholiques romains et ayant part dès lors à tous les privilèges des Espagnols de race, jugés dignes des mêmes honneurs, ils se fondirent si bien avec les Espagnols que, peu de temps après, rien d’eux ne subsistait, non pas même le souvenir. Il en fut tout autrement de ceux que le roi de Portugal obligea à se convertir; exclus des charges honorifiques, ils continuèrent à vivre séparés ”
Ainsi l’Inquisition plaçait les juifs devant quatre situations :
Le massacre,
l’exil (d’où les sépharades)
L’intégration totale dans le christianisme, grâce aux honneurs. dixit Spinoza

Actuellement pour certains universitaires en psychiatrie, leur désir de reconnaissance est tel qu’ils cherchent les honneurs en s’identifiant d’une manière absolue aux professeurs de médecine ou de chirurgie : à nous les honneurs,semblent ils dire en demandant que la psychiatrie intègre définitivement le champ d’une spécialité médicale comme une autre.
Mais cette intégration totale dans la médecine, sous prétexte de déstigmatiser la folie, n’aboutirait-elle pas en fait à son exclusion ?
Et les processus de maîtrise qualité évaluation n’en sont-ils le bras armé car ils dénient ce qui a constitué la psychiatrie moderne ?

En effet notre discipline s’est conçue dans une triangulation entre le malade, la maladie et le soignant. En effet, si la maladie mentale existe, il serait tout à fait contestable de penser qu’elle puisse être saisie objectivement en tant que telle, indépendamment du rapport que le patient entretient avec elle, de la manière dont il l’exprime, et à qui il l’exprime. Le fait psychopathologique – l’objet même de la psychiatrie – est constitué par ce qu’il est convenu d’appeler la « décompensation », c’est à dire un état de souffrance qui dépasse les capacités de compensation du patient, et non pas uniquement par l’existence d’une entité morbide nosographiquement repérée, comme cela est généralement le cas en pathologie somatique. En outre, ce rapport du patient à sa pathologie ne peut lui-même s’appréhender que dans le cadre complexe de la relation entre le psychiatre et le patient. En psychiatrie, la véritable nature de la pathologie ne peut donc se rencontrer qu’en cheminant patiemment le long des rives de cette clinique relationnelle qui allie l’objectif, les symptômes, aux dimensions intra et intersubjective, la relation thérapeutique.

Cette alliance, cette mise en tension est annulée dans tous les processus modernes d’évaluation : ce qui est apparaît comme hors champ de la pensée est la démarche relationnelle, c’est une invitation à l’inhibition de l’intelligence relationnelle, elle détériore l’existant, elle réduit à néant le cœur du travail .La reconnaissance se mesurerait : de 1à 4, chiffrez moi ce patient, chiffrez moi votre pratique. Les angles morts de la pratique, les clairs obscurs, les invitations à l’invention, à la surprise sont expulsés, excommuniés, pourchassés ;  Au 15è siècle, c’était une question de vie ou de mort ; aujourd’hui nos accréditeurs zélés, nos universitaires comblés ou des psychiatres traites à notre histoire s’aperçoivent ils qu’en épousant le discours dominant ils se glorifient de déshonneur car ils sont les exécutants de la disparition du paradigme même de notre discipline à savoir cette mise en tension permanente entre l’objectivable et le subjectif.

La quatrième position est la position marrane, ceux qui furent aussi appelés les nouveaux chrétiens avec le maintien d’une foi cachée et de rituels à même de maintenir la mémoire, le souviens toi « zakhor », conformément à l’exigence si profondément enracinée dans la tradition juive. Cependant pour ces nouveaux chrétiens le clivage entre l’éducation chrétienne et l’héritage juif conduit, peut conduire, à une distanciation critique, à une remise en cause de l’une et de l’autre tradition. Car ce que le champ religieux des “ nouveaux chrétiens ” comporte de spécifique, c’est précisément cette tension vécue entre les deux religions, judaïsme et christianisme, avec les hésitations qui en résultent, les doutes, les oscillations, les allers et retours, parfois le détachement sceptique, mais aussi les interférences, les hybridations et les doubles sincérités. De ces complexités mouvantes émergent, en définitive, un sens inédit de la relativité des croyances (comme en témoigne Montaigne), ainsi que l’esprit critique qui pour la première fois dénie leur caractère sacré aux textes bibliques, comme ose le faire Spinoza.
Le marrane est peut être le premier être partagé, entre l’homme et le citoyen, entre la sphère du privé et du public. Il est " nouveau chrétien " dans la cité  et juif dans le secret de son foyer.
Actuellement nous connaissons les tentatives éhontées de cette époque post moderne pour faire de la transparence le paradigme du progrès alors qu’il représente tout simplement un formidable retour en arrière a savoir la disparition de l’espace intime.

Mortelles transparences 

Soyons transparents. A bas l’opacité, mort aux secrets, sus à l’intime. La chasse est engagée au nom de la démocratie, en fait, contre la démocratie ; elle l’était contre les marranes au nom de la religion.
La démocratie supposerait la transparence de ce qui est public et l’opacité de ce qui est privé ; ce qui fait problème aujourd’hui c’est la remise en cause de la  séparation public/ privé.
Kundera écrit: « le public et le privé sont deux mondes différents par essence et le respect de cette différence est la condition sine qua none pour qu’un homme puisse vivre en homme libre. Le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et les arracheurs de rideaux sont des criminels. Il en va de la survie ou de la disparition de l’individu. »
Pourtant un formidable appareil technico médiatique tente de faire croire qu il n’y a pas de secret qui mérite d’être gardé : le règne du tout dire et de l’hémorragie narcissique orchestrée  se répand avec une obscénité jamais atteinte.
Comment faire entendre que la parole humaine n’est jamais une stricte communication d’informations, qu’elle comprend ce qui est tu ?  Mais le secret n’est pas seulement au-delà du savoir (le secret que j’ai pour l’autre) ; il traverse et anime le rapport commun à la connaissance ; c’est ce que l’on ne sait pas soi même et en même temps un mode de résistance à la tyrannie de la signification, le refus d’une coïncidence tautologique avec soi.

En fait le secret est la dimension même d’une humanité qui n’équivaut pas à son savoir sur elle-même. Non pas d’une capacité enfouie en quelque récit mais déterminant le récit lui-même.
Comme l’a dit Georg SIMMEL : « Si la socialisation humaine est déterminée par la capacité de parler, elle est modelée par sa capacité de se taire. »
Aux prises avec cette idéologie de la transparence,  notre pratique s’en trouve modifiée : deux exemples parmi tant d’autres :
– L’accès au dossier médical, avec les conséquences qui en découlent à savoir, confusion entre savoir du médecin et vérité sur le patient, attaque frontale contre l’asymétrie nécessaire à toute relation
– La nouvelle pratique dite thérapeutique qui consisterait à annoncer au patient le diagnostic de sa maladie voire tenter de le convaincre de ce diagnostic par les moyens les plus étonnants (imagerie cérébrale).
 Il serait utopique et illusoire de penser que même si nous ne pratiquons pas de cette façon, ceci n’a pas une influence sur nos pratiques ; comme il est utopique de penser que quand je remplis le 1 à 4, cela n’a pas d’effet sur le couple transfert contre transfert. Nous ne pouvons pas cliver : la case à cocher, la petite croix en guise de signature nous convoquent à un ré examen attentif, minutieux, difficile voire douloureux de ce qui nous fonde et la manière dont allons aborder ce tournant . Nous sommes confrontés à une sorte de double jeu moment sans doute fondamental pour  l’avenir, pour la transmission.
Derrida peut sans doute nous aider à appréhender cette actualité « […] si je suis une sorte de marrane de la culture catholique française …je suis de ces marranes qui ne se disent même pas juifs dans le secret de leur cœur, non pour être des marranes authentifiées de part ou d’autre de la frontière publique, mais parce qu’ils doutent de tout, jamais ne se confessent ni renoncent aux lumières…1 ».
Celui qui décrit aussi sa jeunesse algérienne, comme celle d’« un petit juif noir et très arabe », aime terriblement la figure du marrane, il aime en jouer et jouer à celui qui joue. Car le marrane représente justement celui qui ne deviendra jamais un juif, un chrétien ou un arabe absolu, et qui se présente au contraire comme un juif, un chrétien, un arabe, non absolu, en quelque sorte incomplet, inachevé et dissocié de lui-même, en déconstruction. Le marrane (ou la marrane) est le juif, le chrétien, l’arabe qu’il n’est pas et n’arrive pas à devenir. Un marrane ne se ressemble jamais, ne coïncide pas avec soi et ne parvient pas à se remembrer, ni à rassembler ses figures disjointes et inversées. Cet égarement du marrane, qui n’arrive à habiter aucune figure ni aucun lieu, et qui est continuellement délogé de soi, est inséparable de la double étrangeté dont parle Jacques Derrida dans Monolinguisme de l’autre quand il tente de dire sa situation de juif franco maghrébin .

Cette position au monde, celle du doute, de la référence aux lumières, de cet être incomplet, en déconstruction, cet être non absolu, délogé de soi peut elle nous guider dans notre pratique quotidienne, nous servir de repère face au processus de colonisation mentale à l’œuvre ?

Il y a une cinquième conséquence à l’Inquisition, peu connue mais qu’il nous faut repérer historiquement : un siècle après l’Inquisiton les marranes vont s’enfuir vers la liberté, dans le monde entier, notamment à Amsterdam ils souhaitent ardemment  revenir au judaïsme. Et c’est là que les choses deviennent intéressantes. Revenus au judaïsme réel, après avoir tant espéré ce jour, tant rêvé cet accomplissement – ce retour du secret dans l’extériorité exposée de la cité – une tragédie va se produire: les marranes découvrent que leur judaïsme tant chéri était imaginé et qu’il ne correspond pas au judaïsme institué. Leur tentative de le réaliser, de le matérialiser c’est-à-dire de fusionner à nouveau avec lui, le fait intensément exploser et va les conduire – suprême retournement – à le quitter définitivement, à renier la Loi juive. Ils se découvrent sans religion. Il y a ainsi une série de trajectoires individuelles tout à fait intéressantes -notamment celle d’un homme comme Uriel da Costa qui nous laisse une autobiographie : " Exemplar humanae vitae " – qui nous aident à comprendre que c’est le sujet moderne, l’individu qui se constitue à ce moment-là et nous montre comment ces hommes vont être conduits à inventer une loi substitutive à celle de Moïse : la loi de Nature qui va ainsi occuper, positiver le lieu vide du théologique et devenir le champ fondateur de la politique démocratique – Ainsi affirme-t-il " Je jugeai que la loi n’était pas de Moïse, mais seulement une création humaine, qui ne différait en rien des trouvailles qu’on a déjà faites sur cette terre… cette loi je la déclare commune et innée à tous les homme.  Le meilleur de la loi de Moïse ou de tout autre loi est contenu exactement dans la loi naturelle. »

Pragmatisme et antiintellectualisme

Désormais, le plan de référence est universel et il s’oppose à la particularité du signe juif, il transcende la judéité.
Le champ de la modernité s’entrouvre : il  permet que la sphère du religieux demeure dans la sphère du privé, inaugurant par la même le champ du politique et de la fonction de l’état laïc républicain  à venir, dont est issu notre discipline. Ballottés entre deux identités ennemies, cultivant en secret un judaïsme hétérodoxe et dans le même temps exposés aux infortunes d’une citoyenneté suspecte et de second rang, les marranes hispano-portugais jetèrent un éclairage unique sur le couple instable identité / citoyenneté. Qui plus est on trouve dans le marranisme, un glissement très significatif de la notion classique de conversion vers la notion beaucoup plus ouverte et indépendante de conversation intime entre des univers spirituels et des imaginaires ennemis, ou pour le moins étrangers l’un à l’autre. Le prix à payer pour cette indépendance est l’abandon de toute forme définie de reconnaissance communautaire. Il a cheminé sur une ligne de fronts intérieure, ne pouvant pas épouser les causes d’une guerre intercommunautaire ou interreligieuses. Il ne choisit pas la cause de son peuple contre la cause des autres peuples et pas davantage l’inverse. La condition marrane excède la situation polémique ordinaire entre le souci de l’intégration par la société majoritaire et la défense de l’intégrité du groupe minoritaire.

ujourd’hui subvertir notre pratique c’est lui dénier tout effet subversif, c’est nous imposer un carcan empli de certitudes, de pragmatisme et de  protocoles de bonnes conduites empruntés à l’idéologie dominante du règne du marché financier.
Le sujet Kantien et Freudien (le marrane des temps modernes disait Lacan) se soutient d’une idée du bien commun qui transcende les égoïsmes. Kant déclarait : « tout bien a un prix, ou bien une dignité ; on peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent ; ce qui n’a pas de prix donc pas d’équivalent et bien c’est la dignité. »
 Au même moment Adam Smith, le théoricien du libéralisme écrasait cette maxime en affirmant que tout n’a qu’un prix en appelant à la providence et la main invisible du marché dont DRD nomme le divin marché.

Marché contre dignité : c’est inscrit dans l’histoire

On nous demande de nous convertir au pragmatisme. Issu d’un courant philosophique anglo saxon, il s’agit d’une position moniste, la lutte acharnée contre la conscience est au cœur du processus : « elle n’est que pure chimère » dit un de ses penseurs William James ; seules les sciences expérimentales nous permettent de contrôler la nature ; Or la conscience est bien ce pôle réflexif qui représente le siège du dualisme subjectiviste où le sujet est présent à lui-même plusieurs fois.
C’est bien contre l’activité de penser que s’érige le pragmatisme ; c’est une position moniste en opposition à nos traditions dualistes : nature/ culture, sujet/ objet, immanence/ transcendance.

Ce sujet post moderne façonné à la nécessité de la norme productive, lisse et homogène, qui souffrirait de troubles et non plus de pathologie, pour lequel le rapport aux produits pourrait prendre la place du rapport à l’autre, nous devrions répondre clairement, efficacement, avec transparence ; au vide de ce sujet nous devrions répondre pragmatiquement, en technicien, avec l’objectif de la satisfaction du client c’est à dire en annulant l’indispensable de l’insatisfaction relationnelle (je vous l’ai dit l’hystérie a disparu), en expulsant les tensions fécondes par le protocole standardisé ; à la tentative d’assujettissement désubjectivante des individus nous devrions, en transformant la psychiatrie en une spécialité médicale comme les autres, devenir les bons soldats de l’idéologie dominante.

Il nous faudrait anéantir cette mise en tension entre les sciences humaines et les sciences de la nature paradigme de la psychiatrie moderne alors que venons de le voir dans l’évolution de la position marrane  le pas essentiel vers la modernité a été justement de réussir à se maintenir dans une conversation difficile et une mise en tension persévérante entre différents champs ennemis ou étrangers.

Un immense piège nous est tendu : pour nous protéger nous pourrions être tentés de défendre avec acharnement notre territoire, repliés, nostalgiques et disons le tout net défaits d’avance. Pour répondre au scientisme, c’est-à-dire à l’utilisation frauduleuse, perverse et idéologique des acquis de la science, certains se sont engouffrés dans ce que l’on pourrait nommer « le psychanalysme », utilisation tout autant erronée, perverse et idéologique de la psychanalyse. Cette idéologie entretiendrait d’une part la confusion entre psychiatrie et psychanalyse ou dans le mouvement inverse affirmerait que la psychiatrie et la psychanalyse ne doivent entretenir aucune relation, position de méconnaissance radicale, méprisante et humiliante pour la psychiatres que nous sommes, avec notre histoire et notre héritage.

Tout au contraire, pour continuer, pour survivre ne devrions nous pas nous référer ou nous appuyer sur cette position marrane qui a maintenue et fait vivre cette mise en tension permanente, au carrefour de plusieurs champs intellectuels ?
Nous ne devrions nous pas en quelque sorte occuper le champ de la des- intégration et par ce biais échapper au champ des intégrismes de tous bords ? Revendiquer une division déracinante. « on en souffre mais elle nous émancipe des sommeils dogmatiques » nous dit Derrida.

La psychiatrie moderne tente de conjuguer le singulier et le collectif, le marranisme l’identité et la citoyenneté, la modernité le particulier et l’universel : j’ai essayé de vous faire partager ce travail de recherche sur les liens historiques qui nous unissent à cette position marrane, fondatrice de la modernité.

Osons une ouverture : Le marranisme a transcendé l’identité juive et la psychiatrie doit au marranisme ce que l’activité de pensée doit à la modernité.