A propos du Dr Gorwood 

par Anne Marie Bérard

Un écho de la récente conférence du Dr Gorwwood, "Existe-t-il une génétique des comportements ?" par Philip Gorwood, Professeur en psychiatrie, Université Paris 7, Hôpital Louis Mourier.

Je m’attendais aujourd’hui dans l’amphithéâtre René Descartes à un exposé scientifique qui couronnerait avec brio la 2e partie du cycle de conférences « connaissance du génome ». En effet, Daniel Cohen et Jean-Louis Mandel avaient présenté brillamment leurs recherches et gommé en ce faisant une foule d’idées reçues ; par conséquent, le dernier orateur se devait d’être au moins à leur niveau, sinon encore meilleur. Je fus donc légèrement irritée par un prélude, l’irruption d’étudiants et d’un professeur dans la salle. Le petit groupe de contestataires fustigea d’emblée le discours qui n’avait pas encore débuté. A mon avis, c’était déplacé, car ne fallait-il pas d’abord écouter avant de prendre éventuellement la parole ? Ingénue et naïve, je ne compris que beaucoup plus tard que les critiques étaient amplement justifiées.

Il me fut par la suite incompréhensible qu’un tel orateur ait pu être invité devant l’Université de Tous les Savoirs, car je
découvris que monsieur Philip Gorwood est à mille lieux du Savoir et promeut surtout des théories empreintes d’eugénisme.

Au lieu de montrer des slides avec gènes ou images IRM pour illustrer les rapports qu’ont entre eux ADN, neurorécepteurs, activités
cérébrales…il entra en matière avec des références bibliographiques (cela me rappela le « rapport collectif » fourni par l’INSERM
au Sénat, dans le but de proposer des traitements médicamenteux contre l’hyperactivité de jeunes enfants – ce rapport était lui
aussi basé exclusivement sur des bibliographies, sans la moindre étude clinique…).

Le premier sujet abordé : l’agressivité. Les « preuves » étaient tirées tout droit d’un ouvrage collectif de 1995, présent dans les
« Archives of General Psychiatry » ( "Genetic-environmental interaction in the genesis of aggressivity and conduct disorders",
auteurs : R. J. Cadoret, W. R. Yates, E. Troughton, G. Woodworth and M. A. Stewart – Department of Psychiatry, University of Iowa,
Iowa City, USA.)

Il est intéressant à noter que cet ouvrage a été cité notamment par Lynam dans « Criminal Justice and Behavior » 2008;35:228-243.
Avec de telles références, notre conférencier annonce la couleur : le comportement est en grande partie ancré dans les gènes, et la
génétique du comportement permettra de prédire quels individus finiront leur vie derrière les barreaux. (voir sur
http://archpsyc.ama-assn.org/cgi/search?fulltext=Gorwood)

Le deuxième exemple pour illustrer l’origine génétique du comportement était emprunté à Robert Plomin : (1995) « A Twin Study of
Competence and Problem Behavior in Childhood and Early Adolescence » : L’étude de l’intelligence et du comportement des jumeaux, de
l’enfance à l’adolescence (sujet également cher à la rédaction « scientifique » d’ARTE…ce qui a suscité beaucoup de critiques et
de polémiques).  (Voir sur  <http://www.blackwell-synergy.com/doi/abs/10.1111/j.1469-7610.1995.tb01328.x>
http://www.blackwell-synergy.com/doi/abs/10.1111/j.1469-7610.1995.tb01328.x). Ph. Gorwood expliqua surtout, en nuançant à peine, que
les enfants héritent de l’intelligence des parents…

Le troisième exemple, une révélation ! Gorwood prit comme référence « L’estime de soi ». Cela me parut plus que suspect, car c’est
une « science » enseignée par les scientologues… Mais Gorwood cita un autre auteur, un certain Kendler qui avait publié en 1998 le
résultat d’enquêtes menées auprès de 4000 jumeaux américains. Kendler, comme Gorwood, s’était intéressé aussi à l’alcoolisme et à la
schizophrénie. Quand on apprend que Kendler a fait des études de biologie et de religion, on comprend mieux qu’il ait cherché le
gène de l’estime de soi… Cela n’explique pourtant pas, pourquoi il travaille surtout dans la génétique biométrique ( !!!).

Philip Gorwood n’a pas montré sur quel gène l’estime de soi est localisée. Par ailleurs, il ne manque pas d’audace en décrétant que
les femmes ont une disposition génétique qui les incite à vouloir maigrir, tandis que les hommes n’auraient pas cette prédisposition
(tiens, tiens, les femmes du baroque et de nombreuses peuplades actuelles manifestèrent une envie d’avoir « une gorge bien épanouie
» et plus encore – notre homme de sciences n’en serait-il pas informé ?).

Puis, il mélangea un peu les chiffres et les dates en évoquant une étude conduite en Nouvelle Zélande avec 1037 enfants âgés de 3 à
26 ans, « sur une période de 20 ans » (bizarre, cela ne colle pas mathématiquement). Les enfants auraient fourni l’ADN à cet effet.
Sachant que le génome n’avait pas été entièrement déchiffré en l’an 2000, que les méthodes de tests sont encore en cours
d’élaboration et de perfectionnement, cela m’étonnerait qu’à partir de 1980 on ait pu mener une étude sérieuse… De plus,
l’information provient du déjà nommé Caspi, qui mentionna effectivement en 2002 une enquête en Nouvelle Zélande …

  Avshalom Caspi n’a pas été choisi au hasard : il est " perhaps best known for his work on factors relating to the development of
antisocial behavior in adolescents" – Comme on le constate, notre conférencier revient toujours à ses lectures préférées, celles des
eugénistes ! « Les chercheurs ont suivi un certain nombre d’événements stressants de la vie qui se sont produits entre le 21éme et
le 26éme anniversaires des participants dans une étude à long terme en Nouvelle-Zélande. Ils ont étudié les relations entre le
nombre d’événements stressants vécus et le gène vecteur de la sérotonine, le " 5-HTT ". »
Pour Philip Gorwood, il est cependant moins important de prouver l’hérédité du comportement (il confond allègrement génétique et
hérédité), que de parler des neurorécepteurs pour lesquels il y a des médicaments, comme le Prozac qui agit sur la sérotonine et
bloque le « transporteur », comme il dit. – Nous y reviendrons.

En attendant, Gorwood présente des images provenant des archives « Arch Gen Psychiatry ». Nous voyons une copie du tableau de Munch,
Le Cri. On postule que deux observateurs  sont postés devant l’image et un chercheur détectera dans le cerveau du génétiquement le
plus sensible les signaux d’anxiété. – « C’est bien le cas, comme vous le voyez, car sur le cerveau de gauche, rien ne se passe,
tandis que sur celui de droite, il y a différentes zones colorées ». Gorwood prend le public pour des imbéciles : les cerveaux sur
le grand écran, ce sont de simples illustrations schématiques, il ne s’agit pas d’enregistrements IRM ; celui de gauche est en
nuances de gris, celui de droite est identique mais comporte en plus quelques zones colorées. Dire que le cerveau de gauche est sans
réaction, est une absurdité, car dans la réalité, peu importe le degré de sensibilité d’un individu, différentes régions cérébrales
sont activées à chaque mouvement oculaire.

Ce genre de détails n’intéresse pas monsieur Gorwood. Ce qui lui importe, c’est faire passer le message qu’il y a des médicaments
pour aider les personnes faibles. Il y a des remèdes contre l’hyperactivité, contre la dépression, contre les dépendances…
Autisme, tabagisme, alcoolisme, obésité, anorexie, schizophrénie offrent de bonnes perspectives pour Gorwood et ses amis marchands.

Nous y voilà. Nous avons trouvé la faille sur laquelle l’employé du CNRS jette un voile pudique : il prépare le public et le
législateur à la nécessité de diagnostiquer et de traiter préventivement les maux de la société – et ceci dans l’intérêt de ses
bailleurs de fonds.

"Declaration of interest: Philip Gorwood has received honoraria from and has conducted clinical research supported by H. Lundbeck
A/S." (Lundbeck vient d’obtenir l’autorisation de la mise sur le marché européen de son produit anti-Alzheimer…)

Philip Gorwood n’a déclaré qu’un seul conflit d’intérêt dans une publication anglo-saxonne.

Mais nous en avons trouvé d’autres : Pfizer (tiens, tiens, la loi anti-tabac…), NOVO NORDISK, DUPONT PHARMA et LIPHA SANTÉ.

Pour notre gouvernement plutôt proaméricain, des gens comme Philip Gorwood sont utiles, ils permettent de copier et d’importer le
modèle US en France. Et ce modèle est bien décrit sur Internet :

« Le 20 janvier 2004, Allen Jones, enquêteur pour le bureau de la Santé publique de Pennsylvanie, alerte sur la mise en place d’un
programme modèle par les grandes firmes pharmaceutiques, Le Texas Medication Algorithm Project (TMAP). Le projet vise à la
démocratisation de psychotropes produits hors parcours et non labellisés par les États, sur la population carcérale, les enfants ou
adolescents « agités », les comportements addictifs (alcool, stupéfiants…). »

Nos idéologues de la majorité gouvernementale devraient être ravis du contenu de la conférence présentée par Ph. Gorwood :

« Il ne s’agit donc plus désormais de trancher un débat philosophique entre l’inné et l’acquis, mais plutôt de constater que plus on
comprend le rôle des facteurs environnementaux impliqués dans les comportements, plus on augmente les chances de connaître la place
des gènes potentiellement impliqués, et donc de comprendre les sources de souffrance des sujets, afin de mieux les prendre en charge
et les soulager.»

  Cette conférence est soutenue très fort par Libération et les eugénistes…  (formule choisie en écho aux génériques chers à
ARTE…) :

http://www.liberation.fr/transversales/futur/actu/334290.FR.php

Dernière précision qui explique l’irruption des contestataires avant la conférence : Philip Gorwood a reçu le « Big Brother Awards
2007, nominé Orwell » pour avoir incité des lycéens à fournir leur ADN et les secrets familiaux  dans  le cadre de l’enquête SAGE.

Il a publié également « Santé mentale des migrants et réfugiés en France ».

Ainsi, il n’est pas surprenant qu’au bout de 30 minutes de sa conférence, Philip Gorwood s’est trouvé dans le noir : le directeur de
l’établissement expliqua qu’un transformateur EDF était tombé en panne…la conférence était terminée. Cela m’a rappelé de bons
souvenirs de la fin des années ’60.

Anne-Marie BERARD