Contre la mise aux normes et le formatage, pour la clinique du sujet et la création

Meeting de Marseille

Quelle liberté pour le sujet à l’époque de la folie quantitative ?

Françoise Haccoun

Le 17 mai 2008

Ce titre frappe, il clame d’emblée l’esprit de combat que nous voulions donner, le ton de colère face à “la folie quantitative” de l’époque, de “l’immonde du monde”. Ce titre a résonné chez nos invités, juristes, médecins, psychiatres, philosophes, sociologues, écrivains, poètes, artistes, astro-physicien, professeurs et psychanalystes. C’est pour ce combat qu’ils nous ont rejoints et soutenus à notre meeting, samedi 17 mai, à la fac de droit sur la célèbre Canebière marseillaise.


Ils nous ont rejoints pour faire meeting avec nous. Ils sont venus dialoguer avec nous, plutôt joyeusement, pour faire la guerre du chiffre, défendre la cause des libertés et tirer des conséquences de la célèbre phrase de Lacan “l’inconscient, c’est la politique”. Ils sont venus témoigner, chacun avec son style propre, de ce que le discours du maître moderne martèle au quotidien : compte, mesure, chiffre, évalue. Ils sont venus dire non à ces normes totalitaires et réductrices des libertés individuelles.
Les participants les ont entendus, applaudis, non sans une certaine ferveur, parfois même de l’émotion, toujours avec un écho affirmé face à leurs témoignages forts, sincères, relevés du réel de leurs expériences.
Après le ton combatif donné par Hervé Castanet qui préside et ponctue le déroulement de la journée, le meeting est introduit par le très beau témoignage décidé d’Agnès Afflalo, entre rigueur des concepts et démonstration dialectique. Elle affirme, avec l’intransigeance qui s’impose, l’imposture dont les religieux du chiffre, dans le tout du règne de l’expertise, usent en se servant de ces outils en dehors de leur champ. Usage qui a  pour conséquence de juger un sujet sur ses intentions, non sur ses actes. Mais “On ne peut pas chiffrer la jouissance du sujet”. L’action lacanienne propose plutôt une éthique des conséquences et demande que le psychanalyste soit en prise directe sur le social.
Puis, Benito Pellegrin, professeur de l’Université de Provence, écrivain, a fait résonner l’esprit du baroque et conclut par cette citation de Baltazar Gracian “Si elle est seule, la sagesse passera pour folle”.
La clinique dit toujours son mot : Alain Abrieu, psychiatre des hôpitaux, acteur de la vie syndicale, a démontré que l’expertise ne porte plus sur le sujet, mais sur sa dangerosité. Sylvie Goumet nous a fait entendre une contre-proposition de la psychanalyse : le sujet dans la singularité de ses symptômes au travers de sa pratique au CPCT. Nicole Guey a illustré, par sa clinique toujours aussi fine auprès d’enfants, que “compter pour brider le réel, n’est pas compter juste”.
Le break du poète : Florence Pezzotu a lu quelques textes. Espace de création, de liberté, de souffle et de doute, lecture vibrante à contre courant de la froideur métallique du tout chiffrable qui rend le sujet indivisible et lisse et recherche l’opération sans reste.
Nous revenons au ton combatif du meeting. Le style militant du sociologue Jacques Broda a traversé l’espace de l’amphi de la fac de droit dans un cri de guerre par son texte las palabras se desfondan, pour dénoncer que “la folie quantitative réalise la folie capitaliste à son extrême”. Joëlle Zask, spécialiste de philosophie politique, a décrié la tendance actuelle à vouloir créer des sujets “métaphysiques et insécables”.
À nouveau, en contrepoint, place à l’art avec la création de Florence-Louise Petetin. Un film, un texte, une voix… singularité poignante, expérience privée de l’artiste.
Le coup de gueule du meeting a été donné par le ton provocateur et subversif de Gilbert Collard qui démontre comment nous sommes entrés “dans le champ du crime virtuel”.
Les juristes poursuivent : Christine Bartoloméi, juge pour enfants, assimile la loi sur la rétention de sûreté aux thèses de “l’homme dangereux” de Lombroso de 1875 ! Enfin, Christian Bruschi, par l’exemple des sans-papiers, développe comment la victime, de plus en plus instrumentalisée, devient un enjeu politique actuel. Louis Bartoloméi, ex-procureur, a témoigné avec grande ferveur de son expérience de magistrat, dénonçant les aberrations et les contradictions de la justice.
Nos invités s’expriment toujours avec grande justesse, font entendre leurs préoccupations, chacun dans son domaine, mais toujours avec un objectif commun : viser et dénoncer l’ordre totalitaire du tout quantitatif. Ainsi, le traducteur et directeur de collection, Brice Mathieussent, exprime ses craintes concernant les écoles d’art. Il subit les évaluations de l’AERES et déplore qu’elles soient en voie d’assimilation par l’université. Le soutien inconsidéré pour notre cause d’Alain Amiel, a pu être entendu ce jour à partir de son expérience de médecin. Enfin, Philippe Amram, astro-physicien, aurait préféré regarder les étoiles, mais il nous montre que, malheureusement, cela n’est guère possible aujourd’hui, en un temps où les chercheurs sont expertisés, évalués et où “l’économie de la connaissance” domine le “marché de la recherche”.
Notre meeting est un meeting d’engagement, d’action et de paroles de combat. Comment conclure ? Lacan nous dit que l’artiste toujours devance le psychanalyste. Le poète Pierre Parlant, avec sa lecture poignante aura le dernier mot, le mot de la poétique. Et l’action politique de la psychanalyse, elle, se poursuit de plus belle. Les participants, aux échos entendus, nous suivent…