Chez Pierre Rosanvallon :
L’évaluation, c’est bon pour le peuple, pas pour les « hommes d’action »

La revue La vie des idées, pubication attachée aux éditions La république des idées de Pierre Rosanvallon, consacre un dossier sur les « indicateurs ». Si un premier article remet en cause une certaine « illusion » du contrôle par l’Evaluation, ce n’est certes pas pour abandonner ce contrôle, cher à Pierre Rosanvallon. On se reportera à ce sujet au Communiqué n°47 de l’Agence Lacanienne de Presse que nous reproduisons ci-dessous. On verra qu’il s’agit bien au contraire de toujours mieux contrôler les populations, mesurer, évaluer, « optimiser » le corps social. 

Mais lorsqu’il s’agit de l’évaluation des Ministres, dans le second article, Anne Pezet & Samuel Sponem se montrent plus réservés : « En fait, les indicateurs sont des instruments de gestion très utiles à condition de ne pas y accorder trop d’importance, pour préserver un jugement discrétionnaire (qui est l’essence de l’homme d’action, bien plus que ne le sont les indicateurs) et surtout de les manier avec précaution. Si vous ne connaissez pas votre métier, ils ne vous rendront pas meilleurs. Ils peuvent dans certains cas aider à y voir plus clair dans une situation confuse, ils peuvent aussi vous aider à comprendre de vos erreurs, mais ils ne ferment jamais tout à fait les débats sur la performance. Ils peuvent surtout être utilisés pour faire avancer, non pas la vérité mais ses propres intérêts. Les chercheurs en gestion les présentent ainsi parfois comme des outils de légitimation ou des « machines de guerre ». Leurs fonctions sont alors très différentes de la recherche de l’objectivité qu’ils sont censés permettre… Un mauvais indicateur ou un mauvais chiffre sert ainsi bien d’autres fins que l’efficacité. »

L’Evaluation, “une machine de guerre » ? Quelle idée ?! Selon que vous serez puissant ou misérable, l’Evaluation sera  blanche ou noire. On croît toutefois reconnaître là la sorte de dialectique naïvement développée par le futur président de la République lors de son incroyable entretien avece le philosophe Michel Onfray quelques semaines avant son élection : « Je crois en la transgression, affirmait Nicolas Sarkozy. Mais ce qui me différencie des libertaires, c’est que pour transgresser il faut qu’il y ait des règles ! Il faut qu’il y ait de l’autorité, des lois. L’intérêt de la règle, de la limite, de la norme, c’est justement qu’elles permettent la transgression. Sans règles, pas de transgression. Donc pas de liberté. Car la liberté, c’est de transgresser. » On reste sans voix devant une telle déclaration à ciel ouvert :  aux untermensch les règles et la transparence ; transgression et opacité pour les autres, et, catégorie à part, transgression revendiquée, décomplexée, Fouquets et Boloré, pour M. Sarkozy. Cette dernière catégorie, trop fragile, mise à part, n’est-ce pas par ailleurs le panoptique de Bentham en cours d’achèvement ? Le remède ? « Les chauve-souris craignent la lumière, qu’aiment les amis des libertés », concluait Jacques-Alain Miller en mars 2005.

 P. Sidon

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Les indicateurs de performance peuvent-ils s’appliquer à l’action publique, aux fonctionnaires et aux ministres ? Deux études soulignent les inconvénients que présentent les primes à la performance dans le secteur privé, auxquelles s’ajoutent des difficultés spécifiques au secteur public.

- Incitations et désincitations : les effets pervers des indicateurs
par Maya Beauvallet, le 22 février 2008
La demande politique d’une plus grande clarté dans l’administration des fonds publics et l’exigence d’efficacité à l’égard des fonctionnaires a nécessité la mise en place d’un suivi des performances de ces administrations. Néanmoins, aux inconvénients des primes à la performance déjà connus dans les secteurs privés, s’ajoutent des difficultés spécifiques à leur utilisation dans les secteurs publics. Lire la suite…

- Des indicateurs pour les Ministres au risque de l’illusion du contrôle
par Anne Pezet et Samuel Sponem, le 22 février 2008
Deux professeurs et chercheurs en management, Anne Pezet et Samuel Sponem, mettent l’accent sur la prudence avec laquelle il convient d’utiliser les indicateurs de performance, singulièrement quand, suivant le mouvement de « managérialisation » de la société, on entend les appliquer au monde de l’action publique. Lire la suite…

par Maya Bacache-Beauvallet & Anne Pezet & Samuel Sponem [22-02-2008]

Dans ce contexte critique, on relira avec intérêt le communiqué n°47 de l’Agence de Presse Lacanienne daté du 20 mars 2007 :

COMMUNIQUÉ DE JACQUES-ALAIN MILLER – 21 mars 2005

 

            J’ai été reçu ce matin rue de Solférino, de 11h à 11h55, par François Hollande. L’invitation à le rencontrer m’était parvenue par l’intermédiaire du Sénateur Jean-Pierre Sueur, qui participait à l’entrevue. J’avais demandé à Agnès Aflalo et à Gérard Miller de m’accompagner.

            Je ne dirai rien des propos de François Hollande, sinon qu’il a accepté de bonne grâce le cadeau que j’avais apporté pour lui, d’un exemplaire dédicacé du Sinthome et de Lacan même, où la place était laissée pour une dédicace de Philippe Sollers. Il a de même gentiment accepté de remettre de ma part à Mme Ségolène Royal un exemplaire dédicacé de ces deux ouvrages.

            Gérard Miller a introduit l’entretien en retraçant le chemin qu’avait suivi notre réflexion, et notre action, depuis le vote de l’amendement Accoyer par l’Assemblée nationale. Peut-être mon frère voudra-t-il reprendre lui-même pour l’ALP la substance de ses propos.

            Je reproduis l’essentiel de ce que j’ai dit ce matin au successeur de François Mitterrand à la tête du Parti socialiste :

            1 – Nous n’avons pas choisi d’entrer dans ce combat, nous n’y sommes entrés que contraints et forcés par la « chasse aux charlatans » lancée en octobre 2003 par M. Accoyer avec des accents de descente de police.

            2 – Pendant trente ans, je n’ai pas rencontré un homme politique, sinon Roland Dumas, ami de la famille. [J’ai déjeuné une fois à la table de Michel Rocard à Matignon, dîné une fois à celle de Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Recherche : ceci me revient en écrivant.]

            3 – Notre combat n’est plus professionnel, s’il l’a jamais été. Il est directement moral et politique. Le psy est devenu un facteur de la politique dans les sociétés démocratiques. Le registre politique ne peut plus être négligé par le milieu psy.

            4 – L’amendement Accoyer est devenu un article de la loi de Santé ; deux alinéas de cet article étant contradictoires (point mis en valeur par le Sénateur Sueur), les décrets d’application seraient très difficiles à prendre ; l’actuel ministre de la Santé ne semble pas pressé de conclure les consultations en cours.

            5 – Derrière M. Accoyer, qui a très vite renoncé, nous avons trouvé la main de la Direction générale de la Santé. L’influence « québécoise », déjà manifeste du temps de Bernard Kouchner, s’était encore accentuée sous M. Mattei.

            6 – Plus loin derrière, nous avons trouvé « la culture de l’évaluation » et le comportementalisme. Évaluation et comportementalisme sont des forces idéologiques actuellement conquérantes, qui jouissent de puissants appuis dans l’administration et de puissants relais dans les médias.

            7 – Néanmoins, un coup d’arrêt à cette marche triomphale a été donné par M. Douste-Blazy quand il a fait retirer du site de son ministère le rapport INSERM sur l’évaluation des psychothérapies, rapport digne des Pieds Nickelés, comme le montrera notre livre blanc en préparation. [L’INSERM lance maintenant une enquête sur « l’autopsie psychologique », qui est encore mieux dans le genre burlesque sinistre. Ajouté en écrivant.]

            8 – On a vu aussitôt se déchaîner les relais associatifs et syndicaux du complexe « TCC-Culture de l’évaluation ». M. Douste-Blazy a tout dernièrement été pris à partie dans L’Express, dans le même temps où la page « Psychologies » du Monde encensait le rapport de l’INSERM tout en passant sous silence l’important travail critique de la revue Cliniques méditerranéennes.

            9 – Le complexe TCC-Évaluation a ses partisans à gauche comme à droite. Lorsque je me suis lancé contre l’amendement Accoyer, celui-ci pouvait se recommander du vote unanime de l’Académie des Sciences en faveur d’un rapport des Pr, Pichot et Allilaire, et aussi de l’unanimité de l’Assemblée nationale.

10 – La décision de Philippe Douste-Blazy et la position anti-évaluationniste de Renaud Dutreil peuvent laisser penser qu’Alain Juppé et ses amis ont tiré les leçons de la politique suivie en 1995 aux applaudissements de la revue Esprit et des amis de M. Rosanvallon. Ceux-ci signèrent à la surprise générale, et à l’indignation de Pierre Bourdieu, un manifeste de soutien à Alain Juppé peu avant que la France ne descende dans la rue.

            11 – La droite, ou du moins sa partie éclairée, semble trop heureuse de laisser cette fine équipe dicter maintenant au Parti socialiste son programme. Dans le peu que j’ai lu dans la presse à ce propos, j’ai aussitôt reconnu la patte de M. Rosanvallon et les thèses de M. Éric Maurin, auteur du Ghetto français (« La République des idées », Seuil, 2004). Ces thèses avaient été précédemment reprises avec générosité par Le Monde et par Le Nouvel Observateur.

            12 – Peu après, Le Monde citait M. Maurin comme l’un des inspirateurs des « Diagnostics sur la France de 2005 », et celui-ci était interviewé il y a deux jours dans Libération, sous le titre : « Le PS tient une piste : une société moins anxiogène ». Ce vocabulaire clinique (des « diagnostics » des facteurs « anxiogènes ») est bien divertissant, quand on voit M. Maurin déplorer dans le même temps « notre manque dramatique de culture dans ce domaine », le domaine de l’évaluation.

            13 – Je me suis trouvé m’intéresser à la revue Esprit et à La Républiques des idées il y a deux ans et demi, à la suite du pamphlet de Daniel Lindenberg, Les nouveaux réactionnaires (« La République des idées », Seuil, 2002), célébré le même jour par Le Monde et Le Nouvel Observateur. En tirant ce fil, je suis tombé sur le dessein, les méthodes et les moyens de Pierre Rosanvallon, que j’ai exposés sous une forme satirique dans Le Neveu de Lacan (Verdier, 2003).

            14 – Le projet est celui d’une société grise, éperdue d’adoration pour elle-même, refermée sur sa norme, intolérante à toute transgression, fût-elle celle d’un Jean Valjean. Sollers dit : « les sociomanes ». C’est la même idéologie qui a conduit une partie de la communauté universitaire québécoise à considérer que M. Juppé était indigne de mettre les pieds dans la Belle Province parce qu’il a un casier judiciaire. Absolutiser ainsi la justice toujours faillible des hommes aurait fait frémir un François Mauriac, sans compter Pascal et Péguy. Bernard-Henri Lévy a dit dans son « Bloc-notes » du Point ce qu’il fallait en penser.

15 – Ce projet de société est vain ; il échouera ; il finira honni à gauche, à droite et au centre. La société contemporaine ne peut s’accommoder, au nom d’une soi-disant « lutte contre les inégalités », d’un réformisme totalitaire rêvant d’un étiquetage universel des personnes, du dépistage précoce de soi-disant déviances, et d’un encadrement administratif de toutes les activités humaines. C’est le « sujet-supposé-savoir » stalinien, redivivus par le catholicisme scientiste. M. Maurin rêve-t-il de l’assignation à résidence ?

            16 – J’ai lancé sur France-Culture, jeudi dernier, le « Réseau international des Amis des libertés », qui trouvera des relais à travers toute l’Europe et l’Amérique Latine, et réunira demain des Américains, des Britanniques, des Australiens, qui sont payés pour savoir ce qu’il en est du totalitarisme des TCC. Skinner disait : « We can’t afford freedom. » Un ami australien dit : « Skinning Skinner. »

            17 – L’Association mondiale de psychanalyse, que j’ai créée en 1992 et dirigée dix ans durant, est un vaste réseau international qui s’est jusqu’à présent consacré exclusivement à la clinique et à la formation psychanalytiques. Contraints aujourd’hui d’entrer en politique pour combattre les TCC et la culture de l’évaluation, nombre de ses membres, soudés par un travail commun commencé il y a trente ans, constituent une force qui n’a pas beaucoup d’équivalent dans le monde, et qui donnera de la tablature à M. Rosanvallon et à ses amis.

18 – L’idéologie comportementalo-évaluationniste n’est pas de gauche ; elle n’est pas de droite ; elle est celle d’ennemis du genre humain, qui s’ignorent comme tels, bien entendu, car ce sont aussi d’excellentes personnes. La notion de la science qu’ils véhiculent est une caricature ; leurs recherches quantifiées sont imbéciles ; leurs thèses sont utopiques ; leur utopie est infâme. Qu’on lise donc Walden 2, de Skinner, qu’ils ont poussé l’inconscience jusqu’à faire publier ce mois-ci (annoncé en librairie pour le 24 mars).

            19 – M. Rosanvallon a créé La République des idées pour être en France le « think tank » du Parti socialiste. Après avoir été le naufrageur d’Alain Juppé, il sera le vôtre, François Hollande. Il fournit au PS en concepts et en analyses « immédiatement incorporables » à votre programme. C’est la « boîte à outils » dans laquelle Martine Aubry, Jack Lang et Dominique Strauss-Kahn ont pioché sans faire attention plusieurs éléments de leurs « Diagnostics ». Il est encore temps d’arrêter le désastre.

            20 – Cette voie conduira le PS et toute la gauche à l’échec. Mon père, décédé au mois d’août, était un légitimiste socialiste, qui a successivement aimé Blum, Guy Mollet, Alain Savary, François Mitterrand, Lionel Jospin, et il ne vous trouvait que des qualités. Il aurait certainement approuvé cette mise en garde.

             21 – Il aurait sans doute désapprouvé ce que je vais vous dire maintenant. Je n’ai jamais imaginé de voter à droite. Je l’ai fait néanmoins, après avoir voté Jospin. J’ai appelé à voter Chirac, en compagnie d’Élisabeth Roudinesco, que vous recevez cet après-midi, et qui, dès avant mon ami Milner et moi, s’était dressée, avec la vigueur que nous lui connaissons, contre la culture de l’évaluation. Je ne voudrais pas avoir de nouveau à voter à droite, ni au centre. Mais je le ferai si le PS devait laisser les adeptes de l’évaluation-TCC, les sociologues « constructeurs d’opinion », toute cette bande de naufrageurs, de quantificateurs à-tout-va, et d’experts marionnettistes rescapés de la défunte Fondation Saint-Simon, dominer sa pensée et son action. Je serai ravi que le Parti socialiste organise une confrontation publique entre M. Rosanvallon et ses amis, moi et les miens. Les chauve-souris craignent la lumière, qu’aiment les amis des libertés.