L’efficacité controversée des antidépresseurs : une opportunité pour l’industrie française ?

Par Sophie Bialek et Pierre Sidon
Conformément à l’article 26 de la loi du 4 mars 2002, dit de « transparence », les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’aucune sorte avec les firmes pharmaceutiques.

Un mois après une première étude qui évoquait la faible supériorité des antidépresseurs ISRS face au placebo (Erick Turner dans le New England Journal, 17 janvier 2008), la publication d’une seconde étude similaire défraie la chronique médiatique (Irving Kirsch, « Initial Severity and Antidepressant Benefits : A Meta-Analysis of Data Submitted to the Food and Drug Administration », Public Library Of Science). Des représentants de la psychiatrie universitaire, grande promotrice de « la dépression » et de ses traitements chimiothérapiques, défilent donc dans les médias.

Olié

Le Pr. Olié explique à l’Express que les essais thérapeutiques sont principalement pratiqués aux USA ou en général dans des pays où le système de soins est inégalitaire : « des personnes acceptent aussi ces tests pour avoir des soins gratuits. Dans ces conditions, aux Etats-Unis, ce sont plutôt 8 essais sur 10 qui ratent », ce que B. Falissard, interrogé dans Libération explicite ainsi : « Ces essais vont donc être réalisés dans des pays où les systèmes de santé sont souvent inégalitaires, comme aux Etats-Unis. Qui va y participer ? Des personnes qui n’ont pas d’assurance de santé, et elles le font pour pouvoir bénéficier d’un traitement. Pour ces gens là, l’effet placebo peut être considérable. ». Entraîné par son élan, Falissard en arrive même à affirmer : « Ce type d’essai n’est pas possible en France, car il n’y a pas un patient qui accepterait de recevoir un placebo. » C’est évidemment faux : les essais thérapeutiques comparatifs contre un traitement de référence et contre un placebo (essais de phase III) sont en effet indispensables pour l’obtention d’une Autorisation de Mise sur le Marché, en France comme ailleurs. Reconnaissons toutefois qu’il est plaisant de voir M. Falissard dénigrer les essais cliniques réalisés aux USA après avoir soutenu la pertinence de leur usage lors de l’expertise de l’Inserm sur l’évaluation des psychothérapies. Mais revenons donc aux propos de J.P. Olié, grand pourvoyeur d’essais thérapeutiques contre placebo 100% français : « des études comme celle-ci qui ne permettent pas d’établir une différence entre un antidépresseur et un placebo, il y en a plein les tiroirs. Un essai clinique sur deux échoue. » Un échec sur deux en France, c’est certes toujours mieux que « huit sur dix aux USA ». Toutefois, il y en a tout de même « plein les tiroirs », autrement dit jamais publiés, participant ainsi à égarer l’opinion sur la prétendue efficacité des molécules : « Jusqu’en 2006, les industries n’étaient pas obligées de les publier (…) Les résultats négatifs n’intéressent personne. » Personne, y compris M. Olié, dont on admire ici l’aveu emprunt d’un naturel décomplexé tellement d’époque.

L’argument central de l’étude de Kirsch, les antidépresseurs ne seraient pas plus efficaces que le placebo dans les dépressions légères et modérées est, quant à lui, balayé par une critique des critères d’inclusion dans les essais : «  on inclut des personnes qui répondent à des critères très larges. En gros: pendant les 15 derniers jours, avez-vous été triste, fatigué… » J.P. Olié feint donc de déplorer les critères diagnostiques de la dépression caractérisée dont lui-même et ses collègues universitaires font constamment usage et qu’ils veulent d’ailleurs imposer en France. Ajoutons que ces mêmes critères « très larges » sont utilisés pour réaliser les études épidémiologiques d’où la prévalence astronomique de la dépression (15 à 20 % vie entière), argument sur lequel J.P. Olié et al. s’appuient depuis maintenant dix ans pour justifier la nécessité d’étendre toujours plus avant les prescriptions d’antidépresseurs en France.

Autre inconditionnel des antidépresseurs, le professeur Ferreri est interrogé dans Le Parisien. Pour lui, il n’y a pas tant de différences entre les résultats de l’étude et les recommandations de la HAS (Haute Autorité de Santé) : « Les médicaments ne doivent être administrés que lorsqu’il y a une dépression caractérisée. Lorsque celle-ci est légère, on doit privilégier la psychothérapie. Lorsqu’elle est sévère – amaigrissement, incapacité à sortir de chez soi, idées suicidaires, etc. – ou qu’il y a hospitalisation, on ne peut pas se passer de médicaments associés à une thérapie. » M. Ferreri passe délibérément sous silence l’opportune « dépression caractérisée d’intensité modérée » (sic) que la HAS prend soin d’intercaler entre la « légère » et la « sévère ». Le Pr. Verdoux, interrogée par Le Monde, n’omet pas, quant à elle, de parler des dites « dépressions modérées » : « Cette étude est bien faite et montre que quand les dépressions ne sont pas sévères, l’effet chimique est quasi inexistant. Elle conforte les recommandations françaises pour les dépressions modérées, qui sont de proposer en premier lieu une psychothérapie et de réserver les antidépresseurs aux cas pour lesquels cette prise en charge ne marche pas. » Mme Verdoux ferait bien de relire les recommandations de la HAS qui préconisent au contraire le traitement antidépresseur en première intention dans les dépressions modérées, aussi bien que dans les dépressions sévères. A cet égard, soulignons que le critère différentiel entre le seuil d’intensité « légère » et le seuil d’intensité « modérée » consiste principalement dans le « retentissement social » de la symptomatologie. En clair, la simple existence d’un arrêt de travail suffit, par exemple, à requalifier une « légère » en « modérée », et donc à imposer la prescription d’un antidépresseur. On le voit, la « modérée » est bien faite pour ratisser large.

Précisons en outre que Mme Verdoux a codirigé l’étude de l’Inserm Bordeaux II, « Du bon usage des psychotropes », publiée en juin 2006 dans le cadre du rapport de l’OPEPS (Office Parlementaire d’Evaluation des Politiques de Santé), véritable plaidoyer en faveur des antidépresseurs, y compris de leurs prescriptions injustifiées.

Comme en 2004, lors de la polémique autour du risque suicidaire induit par les antidépresseurs, la psychiatrie universitaire française s’abrite donc derrière les dérives de la psychiatrie américaine tout en affectant un air dégagé, du style « On sait tout cela depuis la nuit des temps ». Or voilà bientôt dix ans qu’elle mène un lobbying inlassable pour étendre la prescription de la panacée antidépressive, sans souci pour ses effets indésirables invariablement considérés comme « anecdotiques ». A la fin des années 90, trois laboratoires pharmaceutiques réunissaient un groupe associant les plus éminents représentants de la psychiatrie universitaire, dont les Pr. Olié et Ferreri, pour élaborer un « rapport d’experts » prônant l’extension de la prescription des antidépresseurs (Itinéraires des déprimés, Réflexions sur leurs trajectoires en France, janvier 2001) par des médecins généralistes formés « en deux fois deux jours » à la reconnaissance de la dépression. Ce rapport jetait les bases de la campagne grand public de l’INPES récemment diffusée dans notre pays afin de populariser les fameux critères « très larges », et soutenait le principe de la prescription à vie des antidépresseurs que la HAS vient précisément d’homologuer, dix jours à peine après la clôture de cette campagne. Le jugement des « experts » sur l’efficacité des antidépresseurs ne s’embarrassait alors pas des pincements de lèvres actuels : « Il faut qu’elle [la dépression] soit reconnue comme une vraie maladie (…) qui nécessite un vrai traitement (…) qui est guérissable (…) pour qui le meilleur recours est la médecine. Il faut enfin déstigmatiser les médicaments. Ils ne sont pas tout dans le traitement mais ils jouent un rôle majeur. » (p. 20)

Les antidépresseurs ISRS sont maintenant discrédités. Mais pas les experts bien sûr. En outre, la mémoire est courte et l’avenir s’annonce radieux pour les nouvelles molécules qui cherchent à se frayer un chemin sur les décombres des anciennes idoles : hier les benzodiazépines faisaient les frais de la promotion des nouveaux antidépresseurs, benzodiazépines qui, avant hier, avaient elles-mêmes évincé les barbituriques. A ce propos, le magazine Science et Avenir qui consacre ce mois-ci un dossier à la dépression, titre : « Une panoplie de nouveaux traitements » et annonce, optimiste : « Fin 2008, un nouvel antidépresseur devrait être commercialisé en France s’il obtient l’autorisation de l’Agence européenne des médicaments (EMEA). » « Vendue sous le nom de Valdoxan, poursuit le magazine, l’agomélatine est un régulateur de l’horloge interne (…) Il a été montré que l’apport de mélatonine peut avoir une action antidépressive, en resynchronisant les rythmes biologiques. Mais la mélatonine, hormone naturelle, ne peut être vendue en France, encore moins brevetée. Alors les laboratoires se sont mis en quête d’un composant qui mimerait ses effets. Et l’agomélatine est sortie des éprouvettes. »

Or l’agomélatine, fleuron du Laboratoire français Servier, a déjà été retoquée par l’EMEA en juillet 2006. Motif ? Insuffisance de preuve de son efficacité, aussi bien à court terme qu’à long terme. Ce qui n’a pas empêché le Laboratoire Servier de signer un accord avec Novartis en vue de la commercialisation de l’agomélatine aux USA (depuis les déboires de l’Isoméride et du Pondéral, Servier préfère ne pas investir le marché américain sous son nom. L’agomélatine a beau se prévaloir d’être dépourvue d’effet secondaire, la prudence reste de mise). En attendant, il est clair qu’en France, on ne désespère pas. J.P. Olié a publié en octobre 2007 les résultats d’un nouvel essai thérapeutique positif pour l’agomélatine dans The international journal of neuropsychopharmacology. L’EMEA changera-t-il d’avis ? Quoiqu’il en soit, on attend avec intérêt la publication des essais négatifs…