Evénement : Le cas Landru, par Francesca Biagi-Chaï

Le cas Landru

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

Conversation avec Francesca Biagi-Chai autour de son livre Le cas Landru à la lumière de la psychanalyse, préfacé par Jacques -Alain Miller

Lettre mensuelle n° 264 – janvier 2008

 

Conversation avec Francesca Biagi-Chai autour de son livre Le cas Landru à la lumière de la psychanalyse, préfacé par Jacques-Alain Miller avec Yves Charpenel, magistrat, Serge Cottet, psychanalyste, Stella Harrison pour la Lettre mensuelle, et avec l’aide de Pascale Barré.

 

Stella Harrison : J’ai été frappée à la lecture de votre livre par votre retour à la monographie et la précision que vous apportez au concept de réel. Pour entrer dans le débat, pouvez-vous nous éclairer vous-même sur ce binaire avancé par Jacques-Alain Miller, dans sa préface, entre le crime utilitaire et le crime de jouissance et son paradoxe chez Landru.

Francesca Biagi-Chai : Ce qui a été important à propos du cas Landru, c’était de faire apparaître ce que peut-être une monographie comme évaluation lisible et compréhensible par la plus grande majorité, à l’heure où les chiffres ne rendent pas compte des conduites et des événements subjectifs. Landru a valeur d’exception dans ce binaire entre l’utilitaire et la jouissance en ceci que pour lui l’utilitaire est l’équivalent total de la jouissance. Autrement dit, l’utilitaire perd la part de sens commun qui équivaut à l’échange, au marché des objets, et acquiert la dimension d’une jouissance mortelle dans un totalitarisme du devoir, une rationalité du devoir, autrement dit, un réel. Il s’agit donc d’une jouissance dans le sens de la pulsion de mort, d’une mort du sujet. Landru est rationnel, et le rationnel c’est le réel.

Serge Cottet : D’une façon générale, les biographies et les expertises exposées dans les tribunaux dans les cas de passage à l’acte meurtrier déçoivent les magistrats et n’expliquent rien. L’originalité de la biographie que vous proposez, que vous appelez biographie éclairée par le réel, fait apparaître des discontinuités et des symptômes qui permettent, après coup, de mettre en valeur un rapport à la loi, d’ordre privé. Il y a toujours un hiatus entre l’histoire du sujet et l’acte. Landru n’est pas un « criminel né »: ni l’enfance, ni les événements familiaux, ni les traumas ne permettent d’anticiper le crime. Il faut tenir compte du contexte de la guerre de 14 et de mécanismes soustraits à la psychologie ordinaire du criminel. Landru ne s’inscrit dans aucune des classifications destinées à établir un profil type de serial killer. Que faut-il entendre par la conception que vous avez de la biographie?

FBC : Je dirai qu’il ne s’agit pas d’un récit de pure chronologie retraçant l’histoire d’un criminel sans interroger les points de rupture, les effets de bizarrerie qui parfois inquiété son entourage. Landru a un rapport particulier à la loi, une loi dans la loi. Ceci ne signifie pas qu’il la défie, mais au contraire qu’elle n’a jamais été symbolisée. Je démontre qu’il ne transgresse pas les limites puisque pour lui il n’y a que l’infini qui, comme tel, ne peut donc pas être dépassé. Evidemment, ce cas nous oriente vers un soin particulier à apporter au dialogue avec les jeunes délinquants, qui seul permet d’entrevoir la structure réelle du discours que l’apparence psychopathique masque.

Yves Charpenel : Il me paraît très utile de partir, comme vous le faites, d’un dossier complet, très documenté, pour faire un travail « d’historisation du réel », de nature à éclairer les rapports entre le juge et l’expert et en général les rapports du pénal et de la psychanalyse. On devine, en vous lisant, comment la psychanalyse, en l’état du code pénal et des expertises psychiatriques, peut espérer combler les vides, surtout quand on sait que le juge n’a pas besoin pour forger sa conviction de s’intéresser aux mobiles du criminel. Pourtant c’est bien la motivation qui est au cœur des débats judiciaires au moment où est fixée la sentence.

FBC : J’ai souhaité faire apparaître la disjonction qui existe entre les motifs des crimes de Landru qui sont, aux yeux de tous, utilitaires, et la motivation réelle qui obéit à une logique secrète : sa psychose. Le psychanalyste peut participer à l’explicitation de la logique intime d’un sujet, de ses postulats, de ses convictions délirantes, des certitudes qui le contraignent. A ce titre, ils appartiennent au registre de la « motivation », alors même que l’acte se révèle immotivé.

SC : Dire Landru schizophrène, n’est-ce pas un peu réducteur puisque l’on attribue au seul hasard le crime chez les schizophrènes ? Or les victimes de Landru sont hautement sélectionnées, avec une anticipation calculée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains font de Landru un pervers. Quoi qu’il en soit, il y a une duplicité chez Landru, criminel et bon père de famille, duplicité que l’on appelait « double personnalité » et que l’on appelle, de nos jours, « personnalités multiples ».  

FBC : L’attribution du crime au hasard faite aux dits schizophrènes (meurtres immotivés de Guiraud), masque évidemment une motivation, et/ou localise un réel. Donc, le meurtre « immotivé » n’est plus un critère pour dire le crime schizophrénique. En ce qui concerne les mass murders, par exemple, dans le cas du tueur de Tours, Jean-Pierre Roux-Durraffourt, il s’agit d’une paranoïa qui évoluait déjà depuis longtemps.. Pourquoi peut-on dire Landru schizophrène ? À l’évidence, Landru ne délire pas, son enfance a été sans problème, à part une chute précoce où on l’a cru entre la vie et la mort. Jusqu’à son mariage, il présente toutes les caractéristiques d’une psychose ordinaire. De quoi a-t-il besoin, avec une femme et quatre enfants, pour tenir sa place dans le monde, équivalant pour lui à sa réalité ? Il a besoin d’argent. Or, il ne peut gagner cet argent. La psychose se décompense. Inventeur, il ne peut rivaliser avec les autres dans l’optique d’une commercialisation de ses inventions. Par métonymie, il devient escroc- escroqueries de pacotilles – et passe la moitié de son temps en prison. Il est condamné à la relégation quand la guerre arrive. Sans la guerre, il aurait fini sa vie au bagne. Elle lui « fournit une Idée » commerciale : récupérer les meubles et les biens des veuves ou des femmes abandonnées. Les femmes sont sélectionnées à partir du seul critère économique. La duplicité de Landru relève du mensonge concédé à l’autre pour maintenir le cap de sa certitude délirante. Les « personnalités multiples » sont autant de « mensonges » du même ordre. Au point de désubjectivation ou de mort du sujet peuvent répondre autant de personnalités nécessaires pour que ce trou, comme tel, n’apparaisse pas.

YC : Après avoir lu ce livre, on imagine comment pourrait se faire un travail de biographie psycho criminelle, autant rétrospectivement pour les cas anciens, généralement bien documentés pour le dossier judiciaire, que pour les affaires en cours. (Voir les affaires Fourniret, ou Alègre qui font écho aujourd’hui à Landru ou à Pierre Rivière). Vous faites une différence entre le mass murder, quelqu’un qui, dans un moment donné, va tuer plusieurs personnes et le tueur en série qui a un projet. Peut-on les étudier de la même façon ?

FBC : D’un côté, on a l’idée qu’il y a un moment d’explosion, que le sujet « pète les plombs ». De l’autre, on aurait une certaine froideur dans la répétition, difficile à  comprendre en dehors d’un élément de volonté ou de plaisir. La biographie éclairée vaut dans tous les cas. Pour la psychanalyse, le réel est à cerner, qu’il s’étende dans la répétition des actes ou qu’il apparaisse dans une instantanéité qui, de toute façon, a une histoire. C’est ça la particularité de la psychanalyse. Le moment de bascule dans le passage à l’acte montre les coordonnées structurales et symboliques de l’histoire du sujet, dans l’instant même où il les rompt.

YC : C’est dans le dossier Landru que pour la première fois, on aura des éléments psychiatriques. Aujourd’hui, dans presque cent pour cent des cas où la justice est amenée à saisir le dossier psychiatrique d’un criminel, on constate que ce dossier est vide et  inopérant concernant la vérité judiciaire. Comment et où chercher les éléments discriminants ? Le cas Landru comme le cas Fourniret, Alègre ou Heaulme, est d’abord une histoire d’échec du système psychiatrique. Que peut dire l’analyste sur la dangerosité d’un ex-détenu, point qui vient d’être injecté dans le code pénal et qui touche à la question de la récidive ?  

FBC : En évoquant ces dossiers, vous parlez du désert psychiatrique actuel et de l’éviction de la psychanalyse. L’état des dossiers révèle ce qu’il en est aujourd’hui de la psychiatrie : plus d’historisation mais des évaluations qui ne peuvent rien dire ni sur l’histoire, ni a fortiori sur les motivations du passage à l’acte. Les éléments que l’on peut avoir à partir du DSM au pire, de la phénoménologie au mieux, n’abordent pas la question de la causalité. On n’écoute plus le patient quand il « annonce » un élément discret d’un hors sujet qui parle en lui. Pour le psychanalyste, la dangerosité n’est pas rigoureusement déductible des énoncés, par exemple « Je vais tuer quelqu’un », mais du signe d’un réel qui peut se profiler dans la structure même de son énonciation. La dangerosité est nouée à la causalité mais aussi aux possibilités de suivi du sujet qu’offrait la psychiatrie de secteur. Dans une clinique sous transfert, il y avait une place pour loger des patients dits dangereux et tisser avec eux un lien de confiance qui loin d’être une surveillance était néanmoins une prise dans un discours.

YC : À partir du cas Landru pensez-vous possible de dégager un protocole ou une méthode susceptibles d’enseignement et de pratique? Votre travail d’historisation du réel peut-il varier selon que le sujet est un condamné ou un accusé. Quel espace d’écoute et de dialogue trouver ?

FBC : Le dialogue analytique n’est pas le dialogue psychiatrique. Vous nous avez dit que Pierre Chanal, en écoutant se dérouler l’expertise psychiatrique qui avait été faite de lui, avait dit « Je n’ai parlé que cinq minutes, je n’ai rien dit de tout ça ». Il se roulait par terre quand les psychiatres lui posaient des questions intimes. Paradoxalement, le psychanalyste ne pose pas de questions intimes, il sait qu’elles touchent au réel. Il ne peut que s’en approcher en apprenant la « langue » du sujet, en consentant à se soumettre de manière avisée à ses positions subjectives pour que le dialogue ne soit pas persécutif. A côté de cela, le psychanalyste pourrait avoir des discussions soutenues en petit groupe avec des juges et des magistrats à propos de certains dossiers. Soulever un point, relever un détail permet souvent d’approfondir une question. Enfin, j’ai écrit ce livre pour m’adresser à l’opinion publique et concourir avec d’autres, collègues, magistrats, avocats, à transmettre une dimension de vérité sur la folie et le crime. Notre société méconnaît la folie alors que la politique de santé mentale des années 80 mettait le sujet au cœur du système psychiatrique. Il y avait toujours quelqu’un qui avait le souci du patient; quand il ne venait pas, on se demandait où il était, quel était son chemin. Sans cela, les patients à haut risque de dangerosité tombent très précisément dans les trous des clivages actuels. Disparition du sujet, disparition de la fluidité et du lien de confiance.

YC : En matière de justice, nous sommes passés à la loi organique portant loi de finance (LOLF). On globalise les crédits, l’intégralité des frais doit être budgétisée à l’avance sous forme d’enveloppe annuelle. Mieux vaut donc qu’un tueur en série soit arrêté en début d’année ! Comment faire une demande d’expertise sans argent ? Toute réponse de qualité coûte de l’argent.

FBC : À l’heure actuelle une loi identique tend à organiser les services psychiatriques en pôles. Avec une enveloppe budgétaire annuelle, prévisionnelle, exactement calquée sur ce dont vous venez de nous parler. Comme vous le dîtes, tout soin de qualité coûte. La folie et les moments de hors discours du sujet n’auront qu’à se tenir tout entiers dans cette enveloppe.

SC : Les concepts lacaniens en matière de criminalité s’appliquent principalement à la paranoïa, les sœurs Papin, Aimée. Avec Landru il n’est pas question d’auto-punition, de persécution, de cristallisation hostile. Ni le stade du miroir, ni le kakon de Guiraud ne semblent effectifs ici. Vous parlez de clinique du réel. Elle s’oppose évidemment à la clinique du « symbolisme du crime ». Comment interprêter la proposition de Lacan en1951: « Si la psychanalyse irréalise le crime, elle ne déshumanise pas le criminel »1. Quelle formule emploierait-on aujourd’hui quant à une clinique du réel ?

FBC : On peut repenser le kakon avec « le dernier Lacan », avec la fonction du signifiant-maître et de a. S1 identifie l’objet qui manque au sujet pour se tenir dans la vie. La coloration imaginaire que lui conférait le stade du miroir comme la notion de bien et de mal disparaissent. Cela fait surgir dans l’autre un point objet porté par un S1, qui peut être quelconque, dérisoire sauf pour le sujet lui-même. S1 et a sont les deux faces d’une même chose, pas nécessairement agalmatique, ni persécutrice. Si S1 tient lieu de protection au sujet schizophrène quand il est délogé par l’impératif de jouissance, c’est a qui apparaît et qui est à récupérer à tout prix. Une extraction de l’objet supposé être dans l’autre pourra être corrélative d’un passage à l’acte par lequel le sujet tentera d’assurer sa réalité. C’est dans la manière même qu’il a de vouloir se maintenir dans le discours qu’il est hors discours. Quant à la clinique du réel, ne pourrait-on écrire : structure poinçon jouissance.

 

 

1 Jacques Lacan, Écrits, p. 129, Paris, Seuil, 1966