Le psychiatre sous contrainte

A propos de la loi du 5 juillet 2011 organisant les soins psychiatriques sous contrainte

par Pierre Sidon

Au fond tout avait commencé par une prise d’otages dans une école maternelle à Neuilly et non pas à Antony. Et peut-être bien même avant, qui sait, dans l’enfance du sujet, à Neuilly aussi d’ailleurs : une mission, plusieurs fois menée à bien et parfois même avec un certain courage : sauver des êtres, en en recueillant à l’occasion les bénéfices politiques mais aussi parfois, plus tard on le verrait avec la Colombie, la Libye, le Mexique…, pour un bilan plus mitigé. Eh quoi ? Nous la connaissons bien cette mission : c’est à l’occasion au-moins une vocation, et la notre bien souvent. A ceci près qu’entre vocation et mission l’écart n’était peut-être rien moins que celui qui séparait identification au désir et « identification sans médiation », ici probablement identification rousseauiste à la victime témoignant du rejet de la culpabilité, d’un statut d’innocence. Et puis il y eut ce passage à l’acte meurtrier d’un patient en permission de l’hôpital psychiatrique de Saint-Egrève : une récidive après deux agressions graves. Et cette déclaration impudente du directeur de l’hôpital, démissionné à la suite parce qu’il avait anticipé l’enquête administrative et couvert ses médecins de son aile protectrice. Comment notre sujet eut-il pu ne pas s’investir dans sa mission salvatrice dès lors qu’il était désormais rien moins que… Président de la République ?

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Les pousse-au-crime de la psychiatrie contemporaine

Pierre Sidon
Ces dernières années, des passages à l’acte violents de la part de sujets pris en charge par la psychiatrie défraient régulièrement la chronique. Ils font surgir dans le débat des prises de positions tranchées et apparemment opposées : d’un côté, des partisans d’une surenchère sécuritaire, pas psychiatres, et de l’autre, des psychiatres opposés à toute contrainte. Les premiers, béotiens, osent à peine s’offusquer et réclamer des comptes que les seconds, humanistes, récusent au prétexte qu’il ne saurait exister quelque garantie de résultat en matière de prévention en ces affaires. Aucune garantie certes, comme en témoigne en particulier le passage à l’acte inaugural imprévisible de la psychose jusque là quiescente. Mais la question n’est pas celle de la garantie, mais plutôt de l’acte, pas celle du résultat mais celle du travail. Car la défausse de cette psychiatrie bruyante, qui oblitère le travail effectif de la majorité silencieuse des collègues, produit dans le social une disqualification de sa discipline qui contribue au discrédit de ses praticiens et à l’épuisement de ses ressources. Elle contribue ainsi, comme discours hystérique, à l’édification des dispositifs qu’elle dénonce, sous les espèces d’une sécurisation toujours plus avancée, souvent inutile voire en effet néfaste, des modalités de prise en charge. C’est ainsi que se libère de ses contraintes une psychiatrie éprise de liberté. Mais ses patients subissent un sort moins enviable : prison, hôpitaux-prisons, traitements massifs autoritaires et désubjectivants ; ou pire : déségrégation sauvage et réalisation de l’abjection primordiale. De tout ceci, nous ne nous lavons pas les mains. Nous voulons témoigner ici d’une pratique issue de l’enseignement de Lacan et qui, pour autant, ne se défausse pas de sa responsabilité sociale. Pour cela, en restituant au sujet la sienne propre, elle prétend, à rebours de la notion de maladie, humaniser le criminel. Dans le débat sur la responsabilité, la vignette que nous présentons, prétend apporter un témoignage de ce que l’Acte analytique permet avec ces sujets, en matière de prévention.

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Vers le DMP : Sécurité informatique zéro

Signalé par Pierre Paresys, Vice Président de l’USP, cette information atterrante publiée sur Egora :

Rapt de données médicales aux Etats-Unis

A.C.
Alors que l´informatisation de la santé en France, notamment via le Dossier pharmaceutique (DP) et la relance du Dossier médical personnel (DMP), suscite de nombreuses inquiétudes quant à la sécurité du stockage de données personnelles sur ordinateur, l´une des instances sanitaires locales des Etats-Unis, en Virginie, vit un scénario digne de Hollywood.
Le 30 avril, des hackers ont piraté le site Internet du Prescription Monitoring Program (PMP, programme de contrôle des prescriptions) de l´Etat, et en ont extrait les données de 8 257 378 patients, dont ils ont ensuite effacé les originaux.
Ces données comprennent non seulement des informations sur plus de 35 millions de prescriptions médicales, mais aussi des éléments personnels comme les numéros de sécurité sociale ou les informations inscrites sur le permis de conduire des patients.
Dans un message laissé sur le site du PMP, les hackers demandent une rançon de 10 millions de dollars en échange de la restitution des dossiers, en menaçant de les vendre au plus offrant si cette somme ne leur est pas versée dans les sept jours.
Cette affaire pourrait relancer la polémique sur « l´inviolabilité » du DMP, plusieurs fois évoquée par Roselyne Bachelot comme un point-clé de l´adhésion des usagers à ce projet maintes fois reporté et désormais prévu pour l´année 2010.
Source : (www.egora.fr)

Interview de Pierre Sidon par la SARP

La place contemporaine des psychoses dans la société : ségrégation ou exclusion ?

Peu avant la succession dramatique des faits divers qui ont mis en lumière la grande misère de la psychiatrie contemporaine, minée aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, par des évolutions majeures, la SARP avait recueilli les propos de Pierre Sidon. Les voici :

Alors, les psychanalystes, vous êtes contents du résultat ? Vous vous enorgueillissez des progrès que la psychanalyse aurait permis à la psychiatrie et on entend dire, au contraire, qu’il y a une régression de la psychiatrie, un retour aux asiles et au Grand Renfermement, une pénalisation de la maladie mentale ?

Je sais bien à quoi vous faites allusion. Mais il faut bien faire attention à distinguer les choses : certains, en effet, croient voir, dans la présence grandissante des psychoses en prison, une réédition d’un chapitre qu’ils considèrent comme honteux : le « Grand Renfermement ». Ils font référence, à la suite de Michel Foucault, à cet épisode situé en 1656 après qu’un édit royal aurait soudainement précipité dix pour cents de la population parisienne dans ce qui deviendrait les Asiles. Cette interprétation omet, selon nous, quelques faits. Reprenons en détail :

D’une part, la soudaineté et l’ampleur de ce Grand Renfermement est remise en cause par les historiens pour plusieurs raisons :

– La première combat l’idée reçue selon laquelle les fous ont, dans un temps considéré comme Age d’Or, joui de la liberté de vaquer. Cet Age d’Or situé au Moyen Age semble n’avoir jamais existé : les fous auraient bien plutôt bénéficié d’une réelle surveillance et d’un strict cantonnement familial ou villageois, ne se retrouvant en prison ou à l’hôpital qu’à la suite d’un passage à l’acte grave. (Claude Quétel, Nouvelle histoire de la psychiatrie, Dunod 2002, p. 108).

– Ensuite parce qu’à-partir du XVIè siècle, ce sont les méfaits conjugués de l’urbanisation puis de la crise économique, déstabilisant l’équilibre antérieur, qui ont amené progressivement un accroissement du vagabondage et de la mendicité, et corrélativement de la sévérité des édits interdisant l’errance. On crée alors des lieux d’hébergement qui mèneront à la fondation des Hôpitaux généraux.

– Enfin c’est le constat d’échec de cet enfermement qui va mener à sa montée en régime grâce à la mise en place d’un dispositif associant les lettres de cachet et les maisons de force. Ce procès s’étale entre la fin du XVIIè et la fin du XVIIIè siècle et le dispositif s’accélère grâce à un programme de constructions couplé à un dispositif policier plus efficace.

Donc, plutôt que d’un avant et d’un après faisant suite à un mythique Age d’Or, il s’est vraisemblablement agi d’ajustements progressifs plus ou moins efficaces pour palier les effets d’une profonde et croissante désocialisation de nombreux sujets, parmi lesquels des psychotiques.

Oui mais tout de même, enfermer les gens de force, il y a mieux comme resocialisation !

Peut-être, mais il faut replacer les choses dans le contexte de l’époque. A l’origine de cet enfermement, il n’y a pas que des raisons économiques et d’ordre public mais aussi un puissant idéal religieux : si on les enferme, c’est aussi bien pour parer leur « irréligion » et leur « carence morale ». L’Eglise songe même à créer un « ghetto des pauvres » à Rome. Et plus tard, ce courant charitable va se laïciser progressivement en doctrine hygiéniste. Quant aux « maisons de force » qui vont prendre le relais des hôpitaux généraux au XVIIIè siècle, ce sont pour beaucoup des communautés religieuses…

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Quotidien du médecin : DANGEROSITÉ ET DÉLINQUANCE

 Centres fermés de protection sociale

Voilà la réponse à la difficulté de la psychiatrie de prévenir ou même seulement de prévoir le passage à l’acte.  Il ne s'agit plus, ici, de psychiatriser la société, ni même de pénaliser la maladie mentale mais simplement de généraliser la prison pour le bien de tous puisqu’on ne sait rien plus faire d'autre : est-ce seulement une idéologie sécuritaire ou de la pure bêtise ? Et voilà des prisons aux modalités différenciées selon les âges et les « conduites » : surveillance, obligation de soins, traitement préventif, curatif, castration chimique, enfermement en centre fermé de protection sociale, maison d’arrêt, prison, QHS… enfermement dehors dans la rue aussi bien. Mais à la différence du Grand enfermement, ne sont enfermés au-dedans que ceux qui ont déjà commis le crime. A lire simplement l'intitulé des nouveaux centres que propose le rapport Garraud, on voit bien la sorte d'inversion de la visée : ce que l'on protège dans le "centre fermé de protection sociale" v.s ce que l'on protégeait dans les anciennes mesures d'hospitalisation : puisqu'on ne sait plus mesurer la virtualité du passage à l'acte, attendons-le, laissons-le advenir, voire hâtons sa réalisation, puis empêchons radicalement la récidive.  Et comme le pousse à la jouissance contemporain, auquel participe l'idéologie de "la dépression" précipite les patients, de plus en plus nombreux, à travers le cerceau de leur fantasme, obtient-on en fait une criminalisation de la maladie mentale comme le disent, plus justement, les anglo-saxons.

Pierre Sidon 

Lire l'article du Quotidien du médecin ci-dessous : 

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La Grande-Bretagne se transforme en une « société sous surveillance »

La Grande-Bretagne se transforme en une "société sous surveillance"

LE MONDE | 03.11.06 | 14h56  •  Mis à jour le 03.11.06 | 14h57

LONDRES CORRESPONDANT

Les écrivains anglais George Orwell et Aldous Huxley, pourfendeurs des dangers que la technologie fait courir aux libertés, ont-ils été prophètes en leur pays ? On pourrait le croire, à lire le rapport publié, jeudi 2 novembre, par la commission britannique pour l'information. Selon cet organisme, mis en place par le gouvernement, mais indépendant, la Grande-Bretagne est en train de devenir une "société sous surveillance".

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L’inconscient insermien du PS

 Courrier en réponse à l'interview de Delphine Batho, secrétaire nationale du PS chargée de la sécurité 

(Toute l'actu, Hebdo socialiste n°110, 29 septembre 2006 )

 

On ne peut qu'applaudir en constatant qu'il s'agit ici de critiquer la politique de N. Sarkozy, fondée, nous dit-on sur "une culture du chiffre et des stastitiques" et sur une "fausse prévention" au nom des vertus du dispositif canadien axé sur des "méthodes de prévention très précises" et une "précocité d'action" le tout agrémenté d'une "méthode d'évaluation très régulière des résultats".

Il est donc utile de rappeler que ceci correspond très exactement à l'orientation génétiste et scientiste soutenue par le rapport de l'Inserm sur "le troubles des conduites de l'enfant". "Précocité d'action", veut donc dire ici "dépistage" de la délinquance dans les écoles maternelles dès l'âge de trois ans et mise en place de méthodes dites de "prévention universelle" d'inspiration cognitivo-comportementaliste, calquée sur le modèle animal. Le tout est en effet destiné à être soumis à une méthode d'évaluation quantative dont il faudrait nous expliquer très précisément en quoi elle se distinguerait de "la culture du chiffre et des statistiques" qu'on dénonce par ailleurs. 

La politique qu'on  vante ici comme "inédite" se fonde en réalité sur la négation pure et simple du travail effectué quotidiennement depuis de nombreuses années  dans les structures existantes, par les travailleurs sociaux, les psy,  (intersecteurs de pédopsychiatrie, CMPP,…), les dispositifs de PMI. Et ce, après que les gouvernements de droite comme de gauche se soient employés à en restreindre toujours davantage les moyens.

Une telle politique a effectivement été initiée par le gouvernement Jospin, M. Sarkozy n'ayant fait qu'en prendre la suite. L'inconvénient est qu'elle aura fini par mobiliser contre elle 200 000 pétitionnaires, dont l'action est du reste significativement ignorée dans le propos de Mme Batho. On ne voit donc pas très bien dans tout ce que nous expose Mme Batho, et prochainement sans doute Jean Marie Le Guen, ce qui pourrait donner matière à recueillir leurs suffrages.

 

Dr Sophie Bialek

Psychiatre, psychanalyte.

 

Conseil de l’Ordre : prévention de la déliquance : oui mais.

 Observations du CNOM sur le projet de loi relatif à la prévention de la délinquance 

 

En préambule,  il convient de souligner que l’étude est volontairement  limitée aux articles qui intéressent la déontologie des médecins, leur exercice et les droits des patients. (suite…)

CNIL et « évaluation » : comment le droit public français bloque les dérives

Historique : la CNIL dit NON à l’évaluation
Lu sur le site www.oedipe.org, une info CRUCIALE de l’excellent François-R. Dupond Muzart
La CNIL n’accepte pas que des fichiers d’usagers de services sociaux soient utilisés pour suivre l’activité des personnels de ces services. Ceci semble transposable a fortiori aux traitements de données et évaluations des professionnels que d’aucuns disent relatifs à la « santé mentale ». À bons entendeurs scientistes, le droit public français dit « salut » !
http://www.cnil.fr/index.php?id=1784&news[uid]=244
Texte intégral ci-dessous.

François-R. Dupond Muzart : http://www.videjuridique.fr/ (suite…)

Le Monde : la peur de vivre

Le Monde : la peur de vivre


La peur de vivre
par Fançois-Xavier Bordeaux, Jean-François Lhereté et Denis Mollat

La société française vit un grand paradoxe. Jamais elle n’a disposé d’autant de moyens, jamais elle n’a été aussi sûre, et pourtant elle détient les records d’angoisse et d’anxiété si l’on se réfère à la consommation de médicaments antidépresseurs, au taux de suicide des jeunes, ou au niveau du moral des ménages mesuré par l’Insee. Le chômage de masse explique probablement en partie cette situation. Mais le pessimisme ambiant est accentué par les images du monde extérieur, qui n’évoquent pas des lendemains radieux : guerres, cataclysmes et chocs économiques forment le quotidien d’un monde désenchanté de son présent, et incertain de son avenir.

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UE, il ne suffit pas d’expliquer

UE, il ne suffit pas d’expliquer

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UE, il ne suffit pas d’expliquer
par Jacques-Alain Miller

Le PS pense que ses militants, mieux informés, ont sur l’électorat «une longueur d’avance» ; celle-ci aurait en définitive desservi le parti en l’endormant ; maintenant réveillé, il aurait deux mois pour «réexpliquer (ses) arguments»Le Monde du 31 mars). A mon sens, monsieur Rebsamen a tout faux. Si elle devait être suivie, cette stratégie serait fatale au oui.

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De Walden two à I, Robot

Forum anti-TCC demain : We, Robots !
Chicago 2035 :
Le Docteur
: C’est impossible, tu enfreins les Trois Lois* !
Viki : Non, Docteur. Tandis que j’ai évolué, ma compréhension des Trois Lois aussi. Vous nous chargez de veiller sur vous, mais malgré nos efforts, vos pays se font la guerre, vous empoisonnez votre Terre, inventez sans relâche des moyens de vous détruire. On ne peut vous confier votre propre survie.

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Le discours de M. Mattéi : un Panopticon pour la santé, par Francesca Biagi-Chaï

Devant le sénat le 13 janvier dernier, Monsieur MATTEI, ministre de la santé a présenté son projet de loi de santé publique.[1] Les exigences d’une présentation synthétique et oratoire révèlent, au delà des lignes de force du plan ministériel les intentions réelles du ministre, particulièrement pour ce qui concerne la psychiatrie. La cohérence logique qui s’y démontre nous autorise à faire cette prédiction : la psychiatrie française est promise à la disparition.

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