Le plancher de Jeannot

Oeuvre d’un fou ou d’un artiste ?
Le plancher de Jeannot

Isabelle Monnin
Le Nouvel Observateur – SEMAINE DU JEUDI 22 Septembre 2005

 


C’est l’histoire d’un paysan béarnais « vaillant, fort, intelligent et tout le bazar » qui bascula un jour dans la folie. Reclus dans sa chambre, il se mit à graver sur son plancher une confession délirante. Son oeuvre est aujourd’hui exposée à Paris

Le toit est tombé, des détritus encombrent la maison. Ça sent l’œuf pourri. C’est dans un sinistre décor que débarquent des brocanteurs un jour de 1993. Ils viennent de Pau, appelés par un héritier qui veut vendre les meubles après la mort de sa belle-sœur. Tour rapide. Dans une pièce, la brocanteuse s’arrête. Du pied, elle pousse les déchets pour découvrir le plancher. Gravé de part et d’autre du lit, un long texte couvre les lattes de chêne. Le soir, la jeune femme prend son téléphone: « Je crois qu’on a trouvé un truc dément. » Elle appelle son père, un ancien psychiatre. Il s’intéresse à ce que les érudits appellent l’art brut depuis que Jean Dubuffet a donné ses lettres de noblesse aux productions des malades mentaux (voir encadré). « A l’instant où je l’ai vu, j’ai su que j’étais face à une pièce majeure », dit le psychiatre. Bouleversé par la taille du texte, près de 15 mètres carrés de lettres capitales, il est convaincu d’avoir découvert un témoignage rare sur la schizophrénie. « Il fallait avoir les yeux de la foi tellement tout était sale autour. Je n’ai pensé qu’à le sortir de là. » Le psy propose d’échanger le plancher contre un parquet neuf. L’héritier le prend pour un fou, mais accepte. Ainsi commence l’histoire publique du plancher de Jeannot, arraché, décloué de la maison et transporté par un psychiatre pittoresque de colloques en réunions. « A chaque fois que je l’ai montré, j’ai vu les gens se taire et se figer, comme dans une cathédrale. »
Le texte (voir encadré page suivante) est constitué de près de 80 lignes de lettres capitales et poinçonnées qui accusent, racontent le délire, la souffrance et l’isolement de leur auteur. Celui-ci n’est pas un artiste, il n’a sans doute jamais de sa vie mis les pieds dans un musée. Il est juste un paysan béarnais qui, avant de mourir, a gravé sa douleur sur le sol de sa maison. Souhaitait-il laisser un message posthume ? Y avait-il un destinataire à ce cri ? Jeannot était depuis si longtemps fâché avec le monde. Et le monde, son monde, semblait tellement ne plus le comprendre. C’est cette fracture que l’on retrouve quand on part sur les traces de l’extraordinaire plancher. Une histoire de folie familiale et de lâcheté collective qui hante encore l’esprit des vieux de son village.
C’est là, au creux du Béarn, que s’est nouée la tragédie. A peine plus de cent habitants. On se côtoie des premières cours de récréation jusqu’aux enterrements. La mairie est pimpante. L’église s’appuie sur un petit cimetière. Il n’y a plus de commerce ni de bistrot. Juste du maïs, des vaches, des vignes, comme autrefois. Des maisons semées ici ou là, des constructions récentes aussi. Une impression de bout du monde où l’on viendrait remuer de vilains souvenirs. Il faut voir la tête des gens à l’évocation de Jeannot. Attendre l’autorisation d’entrer, puis de s’asseoir, accepter le café, se risquer à quelques questions, tendre l’oreille et recueillir ce qui peut être dit. Car si, près de trente-cinq ans après la mort de Jeannot, personne n’a rien oublié des malheurs qui ont frappé sa maison, personne ne tient vraiment à y revenir.
Le début est pourtant facile à raconter. Les C. (1), la famille de Jeannot, ne sont pas natifs du village, ce qui vaut ici certificat d’étrangers pour des générations. Ses parents, Alexandre et Joséphine, ont acheté à la fin des années 1930 une belle propriété en contrebas du village. Pas une simple ferme: une maison de maître, élégante, trônant au milieu de quarante hectares de terres dont cinq de vigne, bordée d’un mur en pierre avec un puits et fermée par deux portails forgés. Ils s’y installent avec leurs enfants: Simone, Paule et Jean, le dernier, né en 1939, juste avant la guerre. Les C., dit-on pudiquement aujourd’hui, ne sont « pas du côté de la Résistance », pas comme leurs proches voisins qui, eux, hébergeaient « le maquis ». Alexandre et Joséphine ne se lient pas facilement, mais c’est souvent ce que l’on dit des étrangers par ici.
Jeannot grandit normalement. Sa mère, chaque matin, l’accompagne dans la longue côte qui mène à l’école. Il y excelle, tout comme ses sœurs: seul de sa classe d’âge à décrocher le certif, il poursuivra des études au bourg voisin. Après l’école, il faut travailler à l’exploitation. « Comme des Noirs ! », se souvient Simone, sa sœur aînée, toujours en vie. Toute la famille est mise à contribution. Jean-Claude, aujourd’hui paysan, avait un an de moins que Jeannot. Il parle avec peu de mots mais beaucoup d’émotion de la famille C. et de son « copain » qu’il surnommait Pipilo. « C’était une grande maison, ça oui. Pour les moissons, il y avait 25 ouvriers. Quand on se mettait à table, il ne manquait rien, hein, ni à manger ni à boire. C’était des travailleurs, ils liaient la vigne la nuit ! Des gens braves et impeccables, comme nous. »
Ils ont, à force de travail, un peu mieux réussi que la moyenne du village. « Là-bas, y avait de la monnaie, poursuit Jean-Claude. Ils ont été les premiers à avoir une voiture, et après un tracteur, un D 22 Renault, quand nous autres on labourait encore avec le cheval. Je me rappelle Jeannot, tous les dimanches, qui nous sortait dans la traction avant. On allait au bal, tout était bien. » Et Jeannot devient un beau jeune homme, un « terrible type », ce qui pour Jean-Claude veut dire « vaillant, fort, intelligent et tout le bazar ». Cheveux châtain clair, les yeux bruns, du muscle: sa sœur Simone se souvient qu’« il avait un chic sur lui ». Il tombe amoureux, veut se marier. Mais l’époque veut que les mariages soient rarement d’amour. « Ça ne s’est pas fait, des gens ont foutu la merde », dit Jean-Claude. Ça l’a sûrement rendu malheureux, Jeannot, mais il n’en a rien dit.
Le curé essaie de l’inscrire au séminaire et l’instituteur à l’Ecole normale, mais son père tient bon: Jeannot doit reprendre l’exploitation. Le jeune homme accepte si l’on achète un tracteur et il met ses envies d’ailleurs dans sa poche. Pas longtemps, puisque l’armée, déjà, l’appelle. Une guerre se tient sans le dire en Algérie. De ses années de para, on ne sait pas grand-chose. Sauf qu’il revient au village en 1959 pour une mystérieuse permission. Un jour, la voisine voit Jeannot, Paule et leur mère chercher dans les bois Alexandre, le père. On le trouvera finalement dans la grange. Pendu. Le suicide est toujours un mystère. Une rumeur naît, dans les conversations à voix basse de ces gens qui « ne se mêlent pas de ce qui se passe chez les autres ». Elle est toujours vivace, sans que rien ne puisse l’avérer: quelque temps avant, Paule aurait quitté le village pendant deux semaines. Elle serait revenue délestée d’un enfant dont, personne ne l’affirme, mais nul n’en doute ou presque, le père ne pouvait être que le pendu. Jeannot serait rentré pour régler « cette affaire de famille ». Simone, la sœur survivante, âgée de 80 ans, assure ne rien savoir: « Elle a eu un enfant ? Première nouvelle ! » Inceste ou pas, le suicide du père bouleverse Jeannot. A la femme du menuisier qui assemble le cercueil, il confie: « Je ne pourrai plus jamais m’engager dans l’armée, ils ne voudront pas d’un fils de pendu. » Il n’en parlera plus.
Joséphine, Paule, Jeannot: les protagonistes de la tragédie sont en place. Simone, la sœur aînée, ne vient plus. Son mari est en bisbille avec la famille: « Il voulait la propriété, il a tout fait pour les rendre fous », dit aujourd’hui la vieille dame triste. Dans le huis clos, que se passe-t-il ? Les gens du village ne savent pas. Juste constatent-ils que Jeannot, comme sa sœur Paule, « s’est tourné », qu’il « a déboussolé ». En 1965, Jean-Claude, son copain, se marie. Pipilo n’est pas là. « Il ne parlait plus à personne, Paule l’empêchait de sortir. » En avril 1966, un incident grave se produit. Jeannot tire un coup de fusil dans la salle à manger de ses voisins. « Il se sentait persécuté, il avait des voix qui lui disaient de nous tuer. Une antenne avait été installée dans la colline en face de la maison, Paule et lui pensaient que c’était pour que le pape puisse les espionner », raconte leur fille. Jeannot ne quitte plus son fusil et empêche quiconque d’approcher la maison, accusant de Gaulle, l’Eglise et le maquis de lui vouloir du mal. Paranoïa, voix, claustration, violence, aujourd’hui Jeannot serait diagnostiqué schizophrène, et la fratrie considérée comme atteinte d’une psychose familiale. A l’époque, ils font peur. On les fuit. Même les autorités. Un médecin délivre bien un certificat de placement d’office pour Jeannot. Le maire ne parvient pas à le convaincre de quitter la maison. La sous-préfecture est prévenue, le procureur s’en mêle. Mais les gendarmes, une trentaine, dit-on, planquant pendant deux jours, reviennent bredouilles, laissant Jeannot à ses démons et le village à ses frayeurs. Les voisins déménagent. L’épisode a laissé un mauvais goût: le maire d’aujourd’hui trouve qu’« ils ont été trop gentils, on aurait dû le prendre en charge tout de suite ». D’autres pensent que c’est ce qui a fait basculer Jeannot définitivement: « Il est devenu le bouc émissaire de tous les problèmes. » La famille est abandonnée au délire: la mère ne sort plus, Paule descend parfois en tracteur au bourg voisin pour le marché, Jeannot est dans son monde. Il ne parle plus, il éructe.
En décembre 1971, le vétérinaire, un des rares à ne pas être accueilli par le fusil, vient voir les bêtes. Il entre dans la cuisine. Il se souvient: « J’ai vu la mère, assise au coin du feu. J’ai vite compris qu’elle était morte depuis plusieurs jours. » A nouveau, la communauté villageoise s’incline devant le caprice fou de Jeannot: il veut garder le corps dans la maison. Il obtient ce qui ne se fait jamais, l’autorisation de l’enterrer sous l’escalier. Le fossoyeur va faire le trou, on couche Joséphine avec son tricot et des fruits, on bouche le trou, on replace les carreaux de terre cuite, le menuisier s’occupe de l’escalier. Et on referme le portail sur le frère et la sœur.
Au village, les enfants se racontent des histoires qui font peur sur « la maison de la sorcière », « celle avec la mémé sous l’escalier ». De temps en temps, des gens passent devant la propriété. Jeannot est assis sur les marches, hirsute, son fusil à portée. « Il ne me faisait plus de signes de la main, c’était fini. » La voix de Jean-Claude est triste. Il baisse la tête: « Moi, je crois qu’il était récupérable, il aurait fallu le sortir de là. » Jeannot ne sort pas de là, il s’enferme. Dans la pièce attenante à l’escalier, une grande salle à manger, il a fait sa chambre. C’est là qu’on a retrouvé le plancher. Et ses mots gravés de part et d’autre de son lit. L’a-t-il fait en une fois ? Y est-il revenu ? Il faut l’imaginer. Un jour il prend son couteau, s’agenouille par terre et fébrilement commence son ouvrage. « La religion a inventé des machines à commander le cerveau. » Les premiers mots prennent forme. Il continue, pas le temps de mettre de la ponctuation. Un texte fou est en train de naître. Un manifeste incompréhensible et touchant, la plaidoirie poignante d’une tragédie intime. C’est l’ultime cri au monde d’un homme cadenassé dans la folie depuis trop longtemps. Il a des choses à dire. Après ça, Jeannot pourra mourir. Et il meurt, de faim, à 33 ans, sept mois après sa mère.
Paule a-t-elle lu le plancher ? Sans doute mais elle n’en parle pas. Ce qu’elle veut, pour l’heure, c’est réitérer l’enterrement maison. Mais à elle, petite femme aux injures faciles et au corps faible, on résiste. Jeannot est porté au cimetière, on transfère sa mère à ses côtés. Un trou, pas de pierre tombale, pas d’inscription. Et on laisse Paule. Elle divague, habillée de sacs de patates retenus par de la ficelle. Elle ne mange que de la pauvre bouillie de maïs et des châtaignes qu’elle ramasse, refusant le pain du boulanger ou les colis alimentaires de l’assistante sociale, qu’elle croit empoisonnés. « J’allais la voir régulièrement, dit le maire. Elle était au courant des nouvelles du coin, écoutait la radio. Mais au bout d’un quart d’heure, ça déménageait. » A ceux qu’elle croise, Paule dit qu’elle va « partir chez Farah Diba », loin de cette antenne qui leur a causé tant d’ennuis. Elle laisse crever puis pourrir les bêtes. Elle est maigre et sale. Un jour de 1993, soit près de vingt ans après la disparition de son frère, un voisin trouve son corps dans la baraque à cochons. Quelque temps plus tard, des brocanteurs débarquent de Pau. Dans la chambre de Jeannot, sous les gravats, la femme remarque un plancher pas comme les autres…

(1) Par respect pour les héritiers de Jeannot, le nom de la famille est tenu secret, ainsi que celui du village.

Gêne éthique

Nous recevons ce jour le témoignage d’un praticien psychiatre qui consonne étonnament avec l’annonce de la création d’un réseau pour la recherche génétique en santé mentale.  Pour garantir la confidentialité de son patient, il a  préféré garder l’anonymat.

« Aujourd’hui à mon cabinet, je reçois un appel de Maxime, 25 ans, que je n’ai plus revu depuis presque un an : il dit s’être échappé de l’hôpital F. où il serait retenu contre son gré en HdT. Il aurait connu une nouvelle période d’alcoolisation et se serait même administré une auto-injection d’un produit anesthésique sur son lieu de travail. Il se plaint qu’on ne lui fait pas de lithémie après 7 jours d’instauration du traitement par Lithium alors qu’il faudrait la faire, selon lui, « à J5 » et explique qu’on semble plus s’intéresser aux prélèvements génétiques auxquels on a procédé sur lui et sa famille, qu’à le prendre en charge. Il appelle de chez un avocat qu’il a consulté pour « faire casser » la mesure d’HdT. Je lui dis qu’il y a une procédure prévue pour cela, qu’il peut la mettre en œuvre à l’hôpital, et la lui explique. Mais Maxime insiste pour venir me voir en urgence cette après-midi. J’accepte.

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La fin du DSM ?

Vers la fin du DSM ?

Alors que la version V du célèbre et décrié manuel s’apprête à déferler sur le monde, toujours plus pléthorique à force de psychiatrisation de la vie quotidienne, sera-ce la dernière version, celle de l’explosion par inflation ? C’est ce que suggéraient Kendell et Jablensky en 2003 dans cette passionnante analyse du concept de validité parue dans l’American Journal of Psychiatry.

L’usage du DSM en France, par Sophie Bialek

Les conséquences de l'usage du DSM en France
par Sophie Bialek
Depuis l'adoption du DSM III aux USA en 1980, une grande majorité de psychiatres français a toujours fait connaître son opposition à ce système de classification des « troubles mentaux ». Les psychiatres l'ont clairement réaffirmé lors des Etats Généraux de la psychiatrie en juin 2003 : le DSM ne peut en aucun cas se substituer au savoir clinique et diagnostique du psychiatre . En outre, depuisle début des années 90, la psychiatrie américaine n'a pas cessé d'être confrontée aux impasses et aux aberrations engendrées par la pseudo-clinique DSM. (cf notamment le cas de Eric Harris, un des deux co-auteurs du massacre de Columbine) Au moment où les psychiatres américains eux-mêmes remettent en cause l'usage et la validité du DSM, il est choquant qu'on tente en France d'en imposer l'usage au titre des « bonnes pratiques ».

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Quand le New York Times dévoilait les dessous du DSM

New York Times : Ce monde est fou fou fou ; vous n’êtes pas « mal », vous êtes « malade ». C’est écrit dans le livre.

A l’heure où le Plan Santé mentale issu du rapport Cléry-Melin est annoncé, il n’est pas inutile de rappeler ce qu’est la psychiatrie américaine depuis le DSM, et de relire cet article du New York Times daté de 1997.

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